In Bed with Médoc

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Un ouvrage né de 3 années d’enquête au sein des châteaux les plus VIP du Médoc va paraître fin août. Sobrement intitulé  »Crus Classés du Médoc », coécrit et illustré par deux illustres inconnus, ce livre compilera en fait une somme d’informations souvent inédites, anecdotiques ou historiques, sur les lieux et les gens qui font ces vins réputés : rencontres bluffantes, plans en 3D des chais, cartes d’encépagement… Un jéroboam de petits et grands scoops. Entretien décalé, faussement rentre-dedans, avec l’un des auteurs, accessoirement blogueur, Eric Bernardin.

VindicateurVotre compère Pierre Le Hong, le co-auteur de Crus Classés du Médoc, et vous-même travaillez pour une agence de com’ médocaine, avouez ?

 

Eric Bernardin : C’est marrant que vous nous demandiez ça, parce que c’était un peu la question que nous posaient les propriétaires des châteaux lorsque nous les rencontrions la première fois. Plus exactement, ils nous demandaient :  »Combien ça coûte ? », tellement ils sont habitués à être sollicités financièrement pour toutes sortes d’ouvrages. Lorsque nous leur disions que c’était gratuit, ils nous faisaient un grand sourire et étaient tout de suite partants 😉

 

 

VindicateurDites, de quel droit osez-vous publier un livre si ambitieux, vous qui ne travaillez même pas à La Revue des Vins de France, ni à Cuisine et Vins de France, ni dans aucune autre publication bien connue ; qu’est-ce que vous faites d’ailleurs ?

 

Eric Bernardin : C’est vrai que c’était osé de se lancer dans cette aventure en n’étant pas du  »sérail ». En fait Pierre avait déjà réalisé une carte pédagogico-touristique sur le Bordelais qui n’avait pas trop mal marché. Il s’est dit qu’il pourrait reprendre le concept (cartes, dessins 3D) pour un livre sur le Médoc. Son métier d’infographiste est pour cela une aide précieuse 😉 Mais il avait besoin d’une  »plume » pour écrire les textes, car il avait assez de travail comme ça. Après deux tentatives de collaboration avortées, il est tombé sur moi. Il me connaissait à travers ma participation sur LPV et mon blog, A boire et à manger. Et il se trouve que j’ai une formation de technicien viti-oeno : c’était tout de même bien pratique pour discuter avec les chefs de culture et autres maîtres de chai.

 

Je me souviens de notre première rencontre avec le mythique Jean-Bernard Delmas (ex Haut-Brion, aujourd’hui à Montrose). Au départ, il nous prenait un peu de haut. Et puis au bout d’une heure de discussion assez technique, on ne l’arrêtait plus, enthousiasmé par l’échange. Il s’est dit ravi de nous avoir rencontrés et prêt à nous revoir de nouveau.

 

Dans le même esprit, j’ai reçu un appel sur mon portable un lundi matin alors que j’étais au travail : c’était Anthony Barton qui m’appelait par rapport à un élément de l’historique de son domaine que je lui avais envoyé : ses ancêtres avaient eu pendant longtemps un domaine sur Saint-Estèphe. Il n’en avait jamais entendu parler. Je lui ai apporté des preuves de ce que j’avançais. Il était épaté que je lui apprenne des choses sur sa propre famille !

 

Pour l’éditeur, nous ne sommes pas allés chercher bien loin. C’est Sud-Ouest, que Pierre connaît très bien puisqu’il travaille pour l’une de ses filiales, Rando-Editions.

 

VindicateurPourquoi seulement le Médoc : le Libournais sent mauvais, les Graves vous en ont fait bavé ?

 

Eric Bernardin : Nous avons fait le choix de consacrer 8 à 12 pages par château pour arriver à un total de 208 pages. Si on avait aussi mis dedans le Libournais et les Graves, le bouquin aurait dépassé les 500 pages ! Il nous a fallu trois ans en ne se consacrant qu’au Médoc. Alors s’il avait fallu faire tout le Bordelais, on aurait mis 10 ans !

 

Sinon, le choix du Médoc vient du fait qu’on y trouve des bâtiments et des chais tout ce qu’il y a d’impressionnant, et une concentration de grands vins dans un espace très limité.

 

 

VindicateurL’écriture de cet ouvrage a-t-elle coulé comme le vin dans les verres ?

 

Eric Bernardin : En fait, les textes techniques s’écrivaient assez facilement. Les introductions aussi (souvent d’un seul jet). Les conclusions, ça dépendait des châteaux… Mais le plus dur, et quasiment le plus long, c’était de trouver les titres des chapitres/sous-chapitres. Pas loin d’une centaine en tout. J’attendais en général que la mise en page soit faite pour y réfléchir, car c’est elle qui m’inspirait.

 

Et puis, il y avait la cerise sur le gâteau : la citation. Pierre avait décidé dès le début qu’il y en aurait une par château. Je pouvais passer plusieurs heures à trouver LA bonne. Mais en général, j’étais content de moi. Par exemple, pour Pontet-Canet, c’est  »L’utopie n’est pas l’irréalisable. Mais ce qui n’a pas encore été réalisé » (Théodore Monod). Pour Lynch-Bages, c’est  »Quand père et fils sont d’accord, la famille prospère » (Confucius). J’ai même réussi à caser une citation de Karl Marx pour Beychevelle, ce qui ne manquait pas de faire sursauter les châteaux 😉

 

VindicateurTout ça, c’était pour s’envoyer des verticales de Latour, Margaux, Mouton, Lafite et autres Léoville ?

 

Eric Bernardin : J’estime que nous avons fait beaucoup mieux que des verticales, réalisables par n’importe qui – pourvu qu’il en ait les moyens. Par contre, les dégustations parcellaires que nous avons faites sont un grand privilège ; il est rare qu’une personne extérieure au château en fasse. Il faut dire qu’il faut très bien viser : en gros, entre mi-décembre (fin des malos) et fin février (assemblages définitifs). C’est un exercice passionnant où l’on se rend compte de l’impact d’un terroir sur les caractéristiques d’un vin. Un vin de graves est très différent d’un vin d’argile ou sur sable. Et surtout il est fascinant de voir que l’assemblage est toujours supérieur – et de loin – à chacune de ses composantes.

 

Vindicateur – …Pour s’envoyer la Comtesse devant le Baron ?

 

Eric Bernardin : On s’est envoyé la Comtesse après le Baron en décembre dernier 😉 La Comtesse est vraiment magique en 2009 ! [Il s’agit bien sûr des Pauillac de Château Pichon-Longueville Baron et Château Pichon-Longueville Comtesse de Lalande – NdlR.]

 

Vindicateur…Pour essayer de séduire la belle directrice de La Lagune ?

 

Eric Bernardin : Ce serait plutôt l’inverse en fait : difficile de ne pas tomber sous le charme de Caroline Frey ! Par contre, petit rectificatif : Caroline n’est que l’œnologue du château, même si sa famille est propriétaire. Le directeur est Patrick Moulin, qui était déjà à la même place avant le rachat du domaine.

 

 

Vindicateur…Pour prouver que le bio-dynamique du groupe, Pontet-Canet, les surclasse tous ?

 

Eric Bernardin : Je ne sais pas si on peut aller jusqu’à affirmer cela. Par contre, il est clair que Pontet-Canet est un extraterrestre dans le Médoc, autant dans ses méthodes que par sa philosophie. Nous consacrons d’ailleurs 3 pages sur la seule viticulture dans ce château. Une personne qui lira ce livre attentivement ne pourra que voir que j’ai un faible pour Pontet-Canet.

 

 

VindicateurUn mot encore sur Pontet-Canet : sa conversion à la bio-dynamie (2004) marque-t-elle, selon vous, son avènement qualitatif ?

 

Disons qu’il y a un changement de style évident depuis cette conversion. Le vin se fait maintenant plus à la vigne qu’au chai, ce qui apporte une authenticité et un naturel qui séduisent le dégustateur… et le critique ! J’ai découvert le 2009 au domaine après avoir bu une bonne centaine de vins dans la matinée : aussi incroyable que ça puisse l’être, j’avais l’impression que c’était le premier verre de la journée, tellement il était évident, pur, d’une grande franchise…

 

Le  »pire », c’est que je pense que nous n’en sommes qu’au début de la métamorphose de Pontet-Canet. Jean-Michel Comme est loin d’avoir réalisé tout ce qu’il a prévu de faire, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises ! Pour l’instant, Pontet-Canet s’offre le luxe d’être au niveau de certains 1ers crus classés. Dans 5 ans, je ne serais pas étonné qu’il soit au-dessus de la mêlée…

 

 

VindicateurAu fond, quelle était votre motivation secrète ?

 

Eric Bernardin : Vivre une aventure exceptionnelle… Et c’est totalement réussi ! Nous avons vécu des moments rares avec Paul Pontallier (Margaux), Jean-Michel Comme (Pontet-Canet), Anthony Barton (Léoville-Barton), Jean-Michel Cazes (Lynch-Bages), Jacques Depoizier (Las Cases) et j’en passe…

 

 

VindicateurLe classement des crus du Médoc, après l’avoir mis à l’épreuve 3 années durant, franchement il tient la route ?

 

Eric Bernardin : Pas totalement en tout cas. Quand on voit la qualité de Lynch-Bages et Pontet-Canet, tous les deux 5èmes, on se dit qu’il y a un problème…

 

 

VindicateurLe plus beau vin goûté sur ces 3 années ? Le pire ?

 

Eric Bernardin : Le meilleur, c’était il y a quelques semaines : Las Cases 2009. Un monument de complexité et de grâce. Le pire, c’était un vin provenant d’une parcelle de Merlot du château (Biiiip !) qui a eu un blocage de maturité dû à un stress hydrique. C’était vert, astringent, pas bon du tout !

 

 

VindicateurVous avez goûté les 2009 en cours d’élevage : quel est votre top 5 ?

 

Eric Bernardin : Las Cases, Pontet-Canet, Margaux, Rauzan-Ségla et Beychevelle. La présence de ce dernier peut surprendre, mais cette année, c’est la grâce et la douceur incarnée !

 

 

VindicateurDans votre top 5, il n’y a qu’un seul 1er grand cru classé (Margaux), les autres ne vous ont pas paru à la hauteur de leur rang dans ce millésime 2009 ?

 

Eric Bernardin : En fait, nous n’avons bu ni Lafite ni Mouton. Et Latour n’était guère expressif le jour où nous l’avons bu. Difficile donc de tirer un jugement quelconque…

 

 

VindicateurUne rencontre qui vous a marqué ?

 

Eric Bernardin : Dur de n’en citer qu’une : Anthony Barton, sans aucun doute. Un humour très british et une grande simplicité. Sinon, faire une dégustation parcellaire avec Paul Pontallier est un moment rare que nous souhaitons à tout amateur : on boit autant ses paroles que son vin !

 

VindicateurUn lieu qui vous a complètement bluffé ?

 

Eric Bernardin : Sans aucune hésitation, Cos d’Estournel ! Le travail de Jacques Garcia et de Jean-Michel Wilmotte est exceptionnel ! Et les plus belles photos qui soient ne rendent pas vraiment compte de la magie du lieu.

 

 

VindicateurUn dernier scoop médocain pour la route, quelque chose que personne ne sait ?

 

Eric Bernardin : D’ici quelques mois, Las Cases aura un nouveau directeur, âgé de seulement 28 ans : Jean-François Klee (JFK pour les intimes). Il a travaillé à Las Cases entre 2005 et 2007 sur l’informatisation de la traçabilité. Il est entouré de responsables techniques presque aussi jeunes. L’un des critères d’embauche était leur volonté de faire carrière à Las Cases, comme l’a fait Jacques Depoizier. Ils sont donc probablement là-bas pour les 30 prochaines années.

 

 

VindicateurQuand doit paraître votre ouvrage Crus Classés du Médoc ?

 

Eric Bernardin : Ça ne va plus tarder, maintenant. Nous sommes en train de faire les derniers réglages (conclusion, glossaire, etc.). Le livre sortira le 25 août dans toutes les bonnes librairies. Mais il est déjà possible de visiter notre blog, une aventure médocaine, qui est une sorte de  »making-off » du livre : photos, anecdotes, quizz, dessins… Il devrait y avoir aussi des extraits d’interviews, mais il me reste à faire quelques montages.

 

 

VindicateurUn autre livre dans les tuyaux ?

 

Eric Bernardin : Avant même que le premier livre soit sorti, notre éditeur a commencé à évoquer Saint-Emilion… On ne dira pas non, je pense, s’il nous le propose. Il y a là aussi beaucoup à voir et à boire, avec des terroirs assez différents les uns des autres, de beaux bâtiments, différentes approches de vinif/élevage… Bref, de quoi faire un livre intéressant !

 

 

Retrouvez le making-off du livre Crus Classés du Médoc : Une aventure médocaine.

 

 

Propos recueillis par Antonin Iommi-Amunategui

© Vindicateur, 05/2010