Génération(s) Trévallon

Pourquoi Jean-Pierre Frick a participé à l’arrachage des vignes OGM de Colmar
septembre 18, 2017
Faut-il désembourgeoiser le vin ?
septembre 18, 2017

Ostiane et Antoine sont respectivement la fille et le fils d’Eloi Dürrbach, soit l’inventeur de Trévallon, celui qui a fait jaillir ce domaine des cailloux et l’a installé dans le peloton de tête des grands vins de Provence (et d’ailleurs). Ostiane, 25 ans, pose ici le jour de son mariage, avec son frère Antoine, 32 ans. Au domaine, ils exercent désormais des responsabilités importantes, à la cave comme à la com’, leur père prenant peu à peu du recul… Entretien croisé.

Vindicateur – Ostiane, votre frère et vous-même travaillez au domaine, quelles sont vos tâches respectives ? Votre père Eloi vous supervise-t-il ?

 

Ostiane : Je m’occupe en grande partie de la partie commerciale et administrative, et reçois les clients au domaine. Mon frère, des vinifications et du travail dans les vignes. Nous avons pas mal d’autonomie, mais notre père est toujours là pour nous aider. J’ai d’ailleurs cette année appris à tailler et ébourgeonner avec lui ; j’ai l’envie de participer à toutes les tâches qui permettent la création du vin.

 

 

Vindicateur Vous êtes du  »millésime 1985 », pour reprendre l’expression de votre père : à 25 ans, comment pèse sur vous le poids, l’héritage de Trévallon ?

 

Ostiane : J’ai toujours aimé le vin et adore forcément les vins de Trévallon, mais aussi le lieu, je trouve que c’est un endroit très paisible et préservé. J’ai toujours su que Trévallon était assez connu dans le monde du vin, mais je m’en rends vraiment compte depuis que j’y travaille. Malgré tout, il faut rester simple, ne pas se prendre trop au sérieux.

 

 

Vindicateur Vous aimez beaucoup les chevaux – tout comme la fille d’Alain Vauthier (Château Ausone) – y aurait-il un rapport entre équitation et… vin ?

 

Ostiane : Je ne sais pas si les chevaux et le vin ont un rapport, mais peut-être certaines choses en commun : les deux sont vivants. Il y a certains chevaux qui ont beaucoup d’élégance et de caractère, et d’autres qui sont plus calmes et beaucoup plus simples ; il y a beaucoup de diversité dans le vin, pour les chevaux c’est pareil. J’ai beaucoup de chance d’être née à la campagne et d’avoir toujours été en contact avec la nature. C’est vraiment super d’avoir la possibilité de se balader à cheval au milieu des Alpilles, dans les vignes.

 

Vindicateur Est-ce que vous envisagez de présenter davantage Trévallon via des salons et autres événementiels ?

 

Ostiane : Le seul  »gros » salon que nous faisons est Vinisud à Montpellier. Trévallon a commencé à faire ce salon depuis que mon père est conseiller au Château Gigognan. Nous faisons partie d’une association,  »L’Union des Gens de Métiers », qui avait été créée par Didier Dagueneau et compte une vingtaine de vignerons, nous faisons ensemble une dégustation en parallèle de Vinexpo, et une dégustation l’année qui suit à Paris, ces dégustations étant sur invitation. Ensuite, nous faisons partie de Renaissance des AOC qui organise beaucoup de dégustations ; nous participons à certaines d’entre elles. Nous allons aussi pas mal à l’étranger voir nos importateurs.

 

Vindicateur Facebook, Twitter… Trévallon se positionne sur les réseaux sociaux, par votre intermédiaire. Quelles sont vos premières impressions sur ces outils ?

 

Ostiane : Assez intéressant, cela permet d’être en contact direct avec les consommateurs et de pouvoirs leurs diffuser des informations, que ce soit un article qui est sorti sur Trévallon ou l’invasion des sangliers dans nos vignes ! Nous avons un site Internet qui a environ 1100 visites par mois, depuis que nous sommes sur ces réseaux sociaux nous avons 200 visites de plus par mois en moyenne. Je me rends vraiment compte que les gens passent énormément de temps sur Internet.

 

Vindicateur Quel est votre Trévallon préféré ?

 

Ostiane : Je crois que je n’ai pas de préférence, en fait tout dépend à quel moment on déguste quel millésime, avec quoi et dans quelles conditions. Derniers souvenir : Trévallon 1985 en magnum à mon mariage, une émotion immense, je trouve que ce millésime a repris un coup de jeune par rapport à il y a 2, 3 ans et je suis sûre maintenant que pour mes 30 ans il sera encore très bon.

 

Antoine : Trévallon 82 suivi de très près de 83. Ce qui est fou, c’est que le 82 que j’ai préféré à été dégusté tôt le matin, un jour que je rebouchais un magnum pour un client. Avant de faire le complément (niveaux très bas) on a goûté la bouteille pour voir s’il n’y avait pas de souci et là – malgré le froid, l’heure, la fatigue – j’ai eu une des plus grandes émotions de ma vie.

 

Vindicateur – Pourquoi, selon vous, Trévallon sort-il du lot ?

 

Ostiane : Je crois que mon père est un peu un artiste dans l’âme comme l’étaient mes grands-parents. Il y a un terroir, un choix d’encépagement, des raisins très sains et à maturité, de faibles rendements. Depuis la création du domaine mon père a voulu faire un vin naturel, dans les vignes et à la cave (pas de chimie !), nous avons un grand respect pour la nature et je pense que quelque part elle nous le rend… Trévallon a d’ailleurs permis de faire connaître la région des Baux dans le milieu du vin.

 

Antoine : Je pense que le terroir y est pour beaucoup (aidé par un gros travail des sols) ainsi que le choix de l’emplacement des parcelles. Le domaine fait 60 ha, 15 seulement sont plantés en vigne. Rien n’était planté avant, les sols sont vierges de toute pollution (le domaine est en bio depuis le départ). Nous sommes totalement isolés au pied des Alpilles, dans un écosystème rare. Une des particularités du domaine est la fraicheur du vin. Le degré le plus fréquent à Trévallon est 12.5° et les acidités sont très élevées (je n’ai jamais vu ça dans le sud, m’avait dit un œnologue).

 

Vindicateur Y a-t-il un domaine de Provence qui vous est cher hormis Trévallon ?

 

Ostiane : J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour Dominique Hauvette que je connais depuis l’enfance, elle fait tout toute seule, le travail de la vigne, le vin et la commercialisation ; et elle réussit à faire de très bons vins, le meilleur vin de l’AOC des Baux de Provence selon moi.

 

Antoine : J’apprécie beaucoup les vins de Dominique Hauvette, ainsi que ceux de Tempier.

 

 

Vindicateur Antoine, votre rencontre avec le vin, le déclic, a eu lieu avec des vins d’Henri Bonneau et de Jean-Louis Chave ; vous rappelez-vous d’une émotion ou évocation particulière liée à l’un ou l’autre de ces vins ?

Antoine : En ce qui concerne les vins de Jean-Louis Chave, leur blanc est l’un des vins qui m’intriguent le plus (avec les roussannes vieilles vignes de Beaucastel). Jeunes, ils ne me donnent pas énormément de plaisir (2001 et 2004 s’étaient néanmoins très bien goûtés jeunes) et me donnent parfois l’impression qu’ils n’iront pas très loin dans le temps. Or, ce sont des vins qui peuvent tenir un demi-siècle sans problème. Mon père et Guy Julien [propriétaire du restaurant la Beaugravière à Mondragon – Ndlr.] m’ont dit s’être régalés avec de très vieux millésimes (bien plus de 50 ans).

 

Jean-Louis m’expliquait que c’est la minéralité qui fait tenir le vin. Evidemment, quand je bois un Chave, c’est une multitude d’émotions qui ressurgissent : les bons moments passés là-bas, la disponibilité de Jean-Louis bien qu’il soit overbooké, la bonne humeur communicative d’Erin et de Gérard [respectivement, la femme et le père de Jean-Louis Chave – Ndlr.], la gentillesse de Monique [la femme de Gérard Chave – Ndlr.], ma première hotte dans les Bessard (mes jambes ont tremblé tout le long) et plein d’autres choses encore.

Concernant Henri Bonneau, ce fameux 86 m’avait surpris par sa fraicheur dans tous les sens du terme. Je me souviens qu’il avait des côtés mentholés et que le vin donnait l’impression d’être un  »bébé ». Un simple Châteauneuf 89 bu il y a 3 ans m’avait incroyablement surpris par sa  »buvabilité ». En effet, malgré son fort degré et sa couleur noire, le vin était très digeste. Lui aussi donnait le sentiment qu’il irait… très loin. Les vins d’Henri Bonnaux ont un côté  »mystique » pour moi. Quand vous voyez la cave, les barriques, la façon d’élever le vin (parfois 5 ans) et le résultat, c’est quasi irrationnel !

Vindicateur Vous travaillez au domaine de Trévallon depuis 2001, mais entre-temps vous avez roulé votre bosse jusqu’en Afrique du Sud, et dans des domaines tels que La Grange des Pères, Jean-Louis Chave, Coche-Dury… Vous devez forcément avoir des anecdotes sur vos passages dans ces derniers domaines ?

Antoine : La Grange des Pères… Je me souviens de quelque chose qui m’avait énormément surpris. J’étais arrivé fin août pour la fin des blancs. Le premier matin j’arrive dans la cour en Tongue à cause d’un orteil douloureux et me gèle littéralement : il faisait 6 degrés. Les Vaillé m’expliquèrent ensuite que le matin, chez eux, les températures étaient les mêmes qu’à Aurillac. Et l’après-midi, la canicule… Des amplitudes comme je n’en avais jamais vu.

Les repas à La Grange des Pères restent de mémorables moments : tous les jours j’avais l’impression d’être au restaurant. La mère Vaillé cuisine divinement bien et en très grande quantité. C’est la première fois de ma vie que j’ai grossi pendant des vendanges. Les Vaillé sont de gros mangeurs et, malgré tout, ils sont tous  »secs ». Le matin très tôt, il y avait dans la maison de délicieuses odeurs de cuisine, de délicieux ragoûts qui mijotaient, des soupes de légumes du jardin. C’était la mère Vaillé qui cuisinait pour… les chiens.

Chez Chave… Le premier soir où j’arrive chez les Chave je mange en entrée des bulots. Je n’en avais mangé qu’une seule fois dans ma vie lors de mon premier repas… à La Grange des Pères, un an plus tôt.

 

Un jour, Gérard remonte de la cave avec quelques bouteilles dans les mains. En me croisant il me dit :  »Viens dans la cuisine, Antoine, on a du boulot ! » Après avoir débouché les bouteilles : Chave rouge 98, blanc 90, Cathelin 95 et 98 (ces bouteilles allaient être bues au Canada lors d’une dégustation prestigieuse, les organisateurs avait demandé à Gérard la température idéale du service des vins), avec Jean-Louis, ils nous tendent un calepin et un thermomètre. Nous avons goûté les vins plusieurs fois à des températures différentes en notant nos impressions (un dur labeur…).

Chez Coche-Dury… Le soir après avoir vidé le pressoir, vers les 22h30, on allait en cave avec Jean-François, son fils et l’équipe de cave, déguster quelques bouteilles enveloppées dans du papier journal (à l’aveugle). Il pouvait y avoir des choses très bonnes comme des moyennes (cadeaux qu’on lui avait faits). Mais on n’était jamais frustrés car si les vins étaient décevants, il ouvrait quelque chose de chez lui.

Vindicateur Vous dites de Laurent Vaillé (La Grange de Père) qu’il est votre  »maître », notamment en matière de dégustation ; que vous a-t-il enseigné ?

 

Antoine : Laurent m’a énormément aidé, notamment en me faisant goûter beaucoup de choses différentes (très bonnes en général). Il m’expliquait toujours comment le vin était fait (il connaissait la plupart du temps les propriétaires) en m’apportant beaucoup de précisions. Il m’avait parlé de la similitude des millésimes (96 acides, 95 très fermés de manière générale). C’est ainsi que, parfois, je devinais les millésimes des Grange des Pères (que je n’avais jamais goûtés) en me disant, tiens, ça me fait penser à telle année de Trévallon.

 

Vindicateur Vous avez le rêve de concevoir un vin de paille, pourquoi ? Et avez-vous déjà une idée de quand et où vous le réaliserez ?

 

Antoine : Le vin de paille de Chave est l’une de mes plus grandes émotions et je m’étais promis d’en faire un jour. Ce fut chose faite en 2007. Il a été mis en bouteilles au mois d’août 2010 (250 demi-bouteilles).

 

Vindicateur Dites-nous quelques mots sur votre père, quels sont vos rapports professionnellement parlant : travaillez-vous main dans la main, ou les responsabilités sont-elles clairement définies, cloisonnées ?

 

Antoine : Mon père est quelqu’un qui communique très peu. Je crois n’avoir jamais parlé plus de 5 minutes avec lui depuis que je suis au domaine. Actuellement, je suis responsable de tout ce qui concerne le travail du vin, officiellement le vinificateur depuis 2006 (ce qui n’empêche pas que les deux-tiers de l’année je sois dans les vignes). J’ai appris que j’étais vinificateur officiel… par la secrétaire du domaine, qui avait envoyé une lettre l’expliquant, jointe à un mailing pour nos meilleurs clients. A Trévallon les choses se font petit à petit, sans que l’on s’en rende compte. Parfois ma femme me dit :  »C’est toi qui gère ça maintenant ! » Et là je réalise, ah oui, maintenant c’est moi qui fais ou qui décide ça. Bref, les choses se font avec le minimum de communication… mais se font. Mon père prend petit à petit, de plus en plus de recul, ce qui ne l’empêche pas de suivre tout ce qui se passe. Lui s’occupe beaucoup plus de la partie administrative : gestion, ventes, relations publiques (avec l’aide maintenant de ma petite sœur) et moi de la production. Même si ça n’a pas toujours été évident, un équilibre s’est installé…

 

 

Vindicateur Pouvez-vous préciser ce qui  »n’a pas toujours été évident » ?

 

Antoine : Quand je suis arrivé au domaine le chef de culture m’a dit :  »Ce n’est pas parce que tu es le fils du patron que tu ne dois pas en baver comme nous. » Ce avec quoi j’étais d’accord. Mais ç’a été souvent à l’excès. Je me souviens avoir eu le dos brisé et que l’on m’ait envoyé piocher les cailloux dans les vignes, ou avoir taillé dans les parcelles les plus ventées du domaine alors que mes poumons me faisaient souffrir. Au début, j’avais le sentiment de ne pas être bienvenu au domaine. Mon père me serrait la main en me disant à peine bonjour et ne supportait pas quand j’avais un arrêt maladie (j’ai hélas une grosse maladie aux poumons) ou lorsque j’étais en vacances. Bref, ce n’était pas évident. Mais bon, peu importe le chemin…

 

 

Vindicateur Que pensez-vous de l’idée que l’appellation  »Les Baux de Provence » devienne la première AOC bio (sous-entendu dans le cahier des charges) ?

 

Antoine : Idée géniale (une première en France si ça se faisait), ça serait un pouvoir de communication énorme pour l’appellation mais hélas deux domaines [sur les treize que compte à ce jour l’AOC – Ndrl.] ne veulent pas passer en  »bio ».

 

 

Retrouvez le Domaine de Trévallon sur son site Internet, sur Facebook et Twitter, ainsi que notre sélection des vins de Trévallon.

 

Propos recueillis par Antonin Iommi-Amunategui

©Vindicateur, 09/2010