Alice Feiring à nu – Naked Alice Feiring

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 »Naked Wine », c’est le titre original du livre d’Alice Feiring récemment traduit en français ( »Le Vin nu », aux éditions Jean-Paul Rocher). Alice Feiring est passée à Paris et Vindicateur l’a kidnappée, quelques heures dans un café. Entretien (bilingue) avec celle qui est sans doute devenue la porte-parole internationale du vin naturel.

Did you go any further in your natural wine quest since you finished your book?

Alice Feiring: Oh, always. For example, I’m really fascinated by Georgia. As it turns out there are 21 producers who make wine naturally there, the way they have for 8000 years. Traditionally, the grapes were buried, opened up 8 months later, et voilà.  »Naked Wine » will actually be published in Georgian, the people behind the project want to show the winemakers that they are part of a bigger picture. I’m always searching for natural wines. France doesn’t need my help, but places like the Canaries Islands and Georgia could use my voice. I let them know that if they make wine from their heart, and it’s good wine, they have an audience, they can make a living. I have to take my responsibilities. I feel like super-girl, I take my cape and go! (laugh)

Avez-vous été plus loin dans votre quête du vin naturel depuis que vous avez terminé votre livre ?

Alice Feiring : Toujours plus loin. Par exemple, je suis vraiment fascinée par la Géorgie. A ce jour, il y a 21 producteurs qui font du vin naturellement là-bas, comme on le fait depuis 8000 ans. Traditionnellement, les grappes étaient enterrées, on ouvrait 8 mois plus tard, et voilà.  »Naked Wine » va d’ailleurs être publié en géorgien ; ceux qui sont derrière ce projet veulent montrer aux vignerons qu’ils font partie d’un ensemble plus vaste… Je suis toujours à la recherche de vins naturels. La France n’a pas besoin de mon aide, mais des endroits comme les îles Canarie ou la Géorgie peuvent avoir besoin de ma voix. Je leur fais savoir que s’ils font du vin avec leur cœur, et que c’est du bon vin, il y a un public pour eux, une clientèle, ils peuvent en vivre. Je dois prendre mes responsabilités. Je me sens comme une superwoman, je prends ma cape et j’y vais ! (rire)

 

Do you have any allies?

Alice Feiring: There are some allies, but there aren’t that many independent journalists doing what I do. In America, I’d say I’m the only one. But friends and sympathizers, plenty! I’ve been involved in natural wine since I guess 1999-2000, which is before most everybody else in the States or UK… I go to the vineyards 2-3 times a year; you can’t really understand the work if you don’t go in the vineyards. How can you talk, if you’ve never been? It’s difficult to understand the wine, the philosophy, the lack of marketing, the lack of cynism, the passion.

Avez-vous des alliés ?

Alice Feiring : Il y a des alliés, mais il n’y a pas beaucoup de journalistes indépendants qui font ce que je fais. Aux Etats-Unis, je dirais que je suis la seule. Mais des amis, des sympathisants, il y en a plein ! Je me suis investie dans le vin naturel dès 1999-2000, pratiquement avant qui que ce soit d’autre aux Etats-Unis ou en Angleterre… Je me rends dans le vignoble 2-3 fois par an ; on ne peut pas vraiment comprendre le travail si on ne va pas dans le vignoble. Comment peut-on s’exprimer sur le sujet, si on n’y a jamais été ? C’est difficile de comprendre le vin, la philosophie, l’absence de marketing, l’absence de cynisme, la passion.

 

How would you define the natural wine movement in the world ?

Alice Feiring: Well, first, I didn’t like when Eric Asimov said this was  »so-called » movement. I think it’s actually very much the same than the movement to stop Vietnam War: it came from the people, it’s disorganized, but it’s moving, gathering storms… Anyway. It has evolved into the main stream, and that’s probably the problem. As long as the wines were confined to the bars à vin naturel, no one cared. Well, when I went to my first Dive, in 2001, 2002, 2003, many of the wines were unstable. Now the wines, even the new wines, are mostly beautiful; the winemaking has grown up. Now, just because it’s natural, doesn’t mean it’s great, it needs to be good wine too, and that is where we are now. Of course, that is very threatening to big companies like Chapoutier [the French winemaker Michel Chapoutier recently criticized natural wine in an interview given to Decanter] who was at first  »monsieur » biodynamic, but not certified, with high use of sulfur. When people will start questioning about additives a bigger war will come. Chapoutier is a winemaker, he has something to lose, that makes sense. But wine writers like Mike Steinberger or others, what are they going to lose? It’s curious. By the way, huge producers like Chapoutier, who make tons of wines, will soon get one or two cuvées that are done in  »vin natural », they will have to*… And I don’t think it’s a bad thing.  People who shop at Nicolas or at supermarkets, they will then find more natural wines. If they want more natural products, they should be able to have it.

Comment définiriez-vous le mouvement des vins naturels dans le monde ?

Alice Feiring : Eh bien, d’abord, je n’ai pas aimé lorsqu’Eric Asimov [journaliste américain au New York Times – NdlR] a dit qu’il s’agissait d’un  »soi-disant » mouvement. Je pense qu’en réalité nous avons à faire à quelque chose de très proche du mouvement qui s’opposait à la guerre du Vietnam : c’est venu du peuple, désorganisé mais actif, et quelque chose de puissant en est sorti… Cela dit, le mouvement s’est largement répandu, et c’est peut-être le problème. Tant que ça restait confiné aux bars à vin naturel, tout le monde s’en fichait… Bon, quand je suis allée à mes premières Dive, en 2001, 2002, 2003, beaucoup de vins étaient instables. Mais maintenant les vins, même les vins nouveaux, sont beaux pour la plupart ; une maturité a été atteinte. Bien sûr ce n’est pas parce que c’est naturel que c’est formidable, il faut que ce soit bon aussi, mais nous en sommes là aujourd’hui… Evidemment, cela représente une vraie menace pour les grosses sociétés comme Chapoutier [Michel Chapoutier a vivement critiqué les vins naturels dans un entretien récemment accordé à Decanter – NdlR] qui a d’abord été  »monsieur » biodynamie, mais pas certifié, et avec beaucoup de sulfites ajoutés. Et quand les gens vont commencer à remettre en question ce qui est ajouté au vin, une guerre plus importante viendra. Chapoutier fait du vin, il a quelque chose à perdre, c’est compréhensible. Mais les journalistes du vin comme Mike Steinberger et d’autres, qu’ont-ils à perdre ? C’est curieux. Cela dit, les gros producteurs comme Chapoutier, qui font des tonnes de vin, auront bientôt une ou deux cuvées de vin naturel, ils seront obligés*… Et je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose. Les gens qui achètent du vin chez Nicolas ou dans les supermarchés pourront trouver des vins plus naturels. Et s’ils veulent davantage de produits naturels, ils doivent pouvoir les trouver.

 

Can it be natural if it’s industrial?

Alice Feiring: Those people don’t care, they just want good viticulture, without too many chemicals, too much sulfur, and maybe they want natural yeasts… It won’t have  »soul », but that’s ok for people that don’t really care what they drink. And it will be cheap, like 4 €. Yes, that low, this is my prediction.

Est-ce que ça peut être naturel si c’est industriel ?

Alice Feiring : Ces gens n’ont pas ce genre de préoccupations, ils veulent juste une bonne viticulture, avec pas trop de produits chimiques, pas trop de soufre, et peut-être même des levures indigènes… Ça n’aura pas  »d’âme », mais ce sera bien pour ceux qui ne s’intéressent pas vraiment à ce qu’ils boivent. Et ce sera bon marché, dans les 4 €… Oui, aussi bas que ça, j’en suis convaincue.

 

Any other books to come?

Alice Feiring: There are several books I’d like to write. But I’m not sure anyone is left out there who wants to read about wine, even though there is no other subject that brings history, culture, science, art and man into a bottle. The symbolism and the metaphor for life are compelling. My books aren’t commercial, but they should be, I write them to be read! I try to write them as if they were novels. I think my books are more read in Europe than in the States and that makes sense to me; ideas are more important in France… There are lots of good things in America, and in France, and negatives on both sides, but ideas and discussions live more in France… Anyway, I think I’d like to do a book, about terroir, and terroirs that don’t get much attention, like basalt. I have also just finished a novel,  »The case for my father ». It’s a story where a dead-beat father calls his daughter to his house. For the first time ever, he has something to give her. She goes up thinking maybe he’s just lonely. Surprise, he has a new girlfriend, even if he’s 80. He motions to a corner where there is a small mountain of papers, it is the transcript of the case of his life. For some mysterious reason he needs money desperately and he has this crazy idea that she can turn it to a script, and get it to Hollywood! It is fiction, but the father is very much like my father… He actually did give me a transcript.

D’autres livres à venir ?

Alice Feiring : Il y a plusieurs livres que j’aimerais écrire. Mais je ne suis pas certaine que quiconque ait encore envie de lire des choses sur le vin, même s’il n’existe pas d’autre sujet qui concentre histoire, science, art et humanité… dans une bouteille. Le symbolisme et la métaphore de la vie sont incontestables. Mes livres ne sont pas commerciaux, pourtant ils devraient, je les écris pour qu’ils soient lus ! J’essaye de les écrire comme des romans. Je pense d’ailleurs que mes livres sont davantage lus en Europe qu’aux Etats-Unis et cela ne m’étonne pas ; les idées sont plus importantes en France… Il y a plein de bonnes choses aux Etats-Unis, et en France, et de moins bonnes des deux côtés, mais les idées, les discussions, sont plus vives en France… Cela dit, je crois que j’aimerais faire un livre, sur le terroir, en particulier les terroirs dont on ne se préoccupe pas beaucoup, comme le basalte. Je viens aussi de terminer un roman,  »L’affaire de mon père ». C’est une histoire dans laquelle un père éreinté appelle sa fille. Pour la première fois, il a quelque chose à lui donner. Elle y va, se disant qu’il se sent peut-être seul. Première surprise, elle rencontre sa nouvelle petite amie, même s’il a 80 ans. Puis il lui montre une petite montagne de feuillets dans un coin, c’est le manuscrit de  »l’affaire de sa vie ». Pour une mystérieuse raison, il a désespérément besoin d’argent, et il a cette idée dingue qu’elle en fasse un scénario pour Hollywood ! C’est une fiction, mais le père est très proche de mon propre père… Il m’a lui aussi donné un manuscrit.

 

Is natural wine linked to politics?

Alice Feiring: You know, I was too young during 1968 and Vietnam. I was too young to actually be part of that era, but I wanted to be part of it, just like my brother. We had a very political household; my father was very involved with civil rights movement, taking up battles. In that way I have probably a little of my father in me. But the late 60s was an incredible time for activism.  »Occupy Wall Street » ? Not quite, close but not quite… The natural wine movement is the closest in spirit to that era. It is idealistic and passionate. Here are people who have the courage to follow their hearts, not the market. OK now the market wants these wines. But 30 years ago? It was all very insular. And, yes, mostly people of left tendencies, although it’s not 100%. Wine is politicized, why else would there be such arguments about something as wonderful as wine? There’s something deeper. There is something else… Another point, I like to support the people whose wine I can afford, and I’m not rich. Yes, I identify.

Le vin naturel a-t-il un rapport avec la politique ?

Alice Feiring : Vous savez, j’étais trop jeune en 1968, pendant la guerre du Vietnam. J’étais trop jeune pour faire partie de cette époque, mais je voulais en faire partie, comme mon frère. On avait une famille très politisée, mon père était engagé dans le mouvement des droits civiques, n’hésitant pas à batailler. En cela j’ai sûrement un peu de lui en moi. Mais la fin des années 60 était une période incroyablement propice à l’activisme.  »Occupy Wall Street » ? C’est différent, on s’en approche, mais c’est différent… Le mouvement des vins naturels est ce qu’il y a de plus proche de cette ère. Le même idéalisme, la même passion. Nous avons là des gens qui ont le courage de suivre leur cœur, pas le marché. OK, aujourd’hui, le marché est entré dans la boucle. Mais il y a 30 ans ? C’était l’insularité totale. Et, oui, la plupart sont des gens de gauche, mais pas 100%. Le vin est politisé, sinon pourquoi y aurait-il autant de disputes sur quelque chose d’aussi merveilleux que le vin ? Il y a quelque chose de plus profond. Il y a autre chose… J’aime aussi soutenir ceux dont je peux m’offrir les vins, et je ne suis pas riche. Oui, je m’identifie.

 

Who are the winemakers you liked in France recently ?

Alice Feiring: Yesterday I visited Reynald Héaulé (right outside Orléans). I have tasted one wine, then I had to visit him… He has only 2 ha and is a disciple of Claude Courtois, who’s wines I also love (as well as Julien’s). He actually works with him a few days a week, besides his own domain. Reynald is fanatic, his wines have beautiful purity and life. Pinot meunier, pinot noir, côt… Look for him if you can, he’s hard to find. But there are many others, of course. Other than that some new ones for me, Sextant and Claire Naudin. A slew of people in the Jura. Some wines from the Canaries, my old friends from the Loire and Beaujolais. The list is too long to really mention.

Qui sont les vignerons que vous avez aimés récemment en France ?

Alice Feiring : Hier, j’ai rendu visite à Reynald Héaulé (tout près d’Orléans). J’ai goûté un de ses vins, et il a fallu que j’aille le voir… Il a seulement 2 hectares et c’est un disciple de Claude Courtois, dont j’adore aussi les vins (tout comme ceux de Julien). Il travaille en fait avec lui quelques jours par semaine, en plus de son propre domaine. Reynald est un fanatique, et ses vins sont dotés d’une belle pureté, de vie. Il travaille sur du pinot meunier, du pinot noir, du côt… Cherchez après lui si vous pouvez, il est difficile à trouver. Mais il y en a beaucoup d’autres, bien évidemment. Et pas seulement ceux que j’ai découverts récemment. Sextant et Claire Naudin. Plein de gens dans le Jura. Certains vins des Canaries. Mes vieux amis de Loire et du Beaujolais. La liste est trop longue pour les mentionner tous.

 

Do you know some French wine blogs ?

Alice Feiring: I do know Le blog de Olif. I also read Bertrand Celce, Wine Terroirs, for years. And an (american) blog, Paris by Mouth… But I don’t read many blogs. In America so many blogs just talk about somebody else’s blog! It’s cannibalizing.

Connaissez-vous des blogs de vin français ?

Alice Feiring : Je connais Le Blog d’Olif. Je lis aussi Bertrand Celce, Wine Terroirs, depuis des années. Et un blog (américain) qui s’appelle Paris by Mouth… Mais je ne lis pas beaucoup de blogs. En Amérique, tant de blogs ne font que parler des blogs des autres ! C’est du cannibalisme.

 

Do you dream to make your own wine?

Alice Feiring: No, but I’d like to prune well, and I’d be very happy to do pigeage again for somebody. There is something very wonderful about doing pigeage to feel the change… That said, I think if you’re not a vigneron, winemaking, is extremely boring. It’s like waiting for the water to boil… So no wonder the industry does so much to a wine.  Some say winemaking is like being a chef… No ! Winemaking is part of a cycle, that’s a life. Wine is an art, to me. The wine I drink is always the expression of a person.

Rêvez-vous de faire votre propre vin ?

Alice Feiring : Non, mais j’aimerais savoir tailler, et je serais très heureuse de faire à nouveau du pigeage pour quelqu’un. Il y a quelque chose de merveilleux lorsque vous  »pigez », vous ressentez les changements… Cela dit, je pense que si on n’est pas vigneron, faire du vin est extrêmement ennuyeux. C’est comme attendre que l’eau boue… Pas étonnant que l’industrie intervienne autant sur le vin. Certains disent que faire du vin, c’est comme être un chef… Non ! Faire du vin, c’est faire partie d’un cycle, c’est une vie. Le vin est un art, selon moi. Le vin que je bois est toujours l’expression d’une personne.

 

What’s your advice to winemakers?

Alice Feiring: Oh it’s scary to give advices… If you follow your heart, you’ll find the people to appreciate your wine. That’s all I can say.

Quel conseil donneriez-vous aux vignerons ?

Alice Feiring : Oh, c’est effrayant de donner des conseils… Si vous suivez votre cœur, vous trouverez des gens pour apprécier votre vin. C’est tout ce que je peux dire.

 

* : Moins d’une semaine après cette entrevue, on apprend que Gérard Bertrand s’apprête à lancer une gamme de vins sans soufre baptisée Naturae.

 

Sur le même thème :

  • Vin nature, Michel Chapoutier s’explique ;
  • On language and dogma ;
  • Tu sais ce qui’il te dit, le vin nature ?

 

 »Le Vin nu » par Alice Feiring, Jean-Paul Rocher Editeur, 220 pp., 19€. Le blog d’Alice Feiring : The Feiring Line.

 

Propos recueillis par Antonin Iommi-Amunategui

©Vindicateur, 02/2012