Bruno Perraud, héros discret du vin naturel

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Vigneron discret, Bruno Perraud veille au grain, dans ses vignes et au chai. Avec sa femme, Isabelle, moins discrète et très active sur internet notamment, ils sont particulièrement complémentaires. Leur domaine, situé à Vauxrenard dans le Beaujolais, s’appelle  »Les Côtes de la Molière » : un nom qui renvoie au lieu-dit éponyme, sur la commune où se trouvent certaines de leurs vignes. Et les vins naturels des Côtes de la Molière se forgent, verre après verre, une belle et solide réputation… Entretien avec un héros discret du vin naturel.

Vindicateur – D’abord, pourquoi être en bio ?

Bruno Perraud : Dès le départ [Bruno Perraud s’est installé en 1987 – ndlr] j’ai toujours utilisé les produits chimiques avec beaucoup de méfiance. Je faisais très peu de traitements, je refusais d’utiliser certains pesticides que je considérais comme trop dangereux ou même inutiles, je traitais rarement en préventif… Mais en 1998, j’ai fait un malaise suite à l’utilisation d’un insecticide. À partir de là, Isabelle a pris peur et, en 1999, nous avons brutalement arrêté d’utiliser la chimie sur tout le domaine, c’est-à-dire sur 7 hectares… Et on a appris tout seuls à cultiver en bio. Ç’a été beaucoup de galères d’abord, mais on a eu le soutien de nos familles.

 

Vindicateur – Sur vos étiquettes, on peut aussi lire  »vin naturel » ; qu’est-ce que cela signifie ?

Bruno Perraud : Depuis que nous travaillons en bio, les raisins ont changé, petit à petit, millésime après millésime, et en 2002 je constate qu’il n’y a pas besoin de soufre tellement la vendange est belle et saine… L’aventure  »naturel » commence. On supprime tous les intrants, parce qu’on sent que nos raisins et nos vins n’en ont plus besoin. Mais chaque millésime est appréhendé de façon différente : temps de cuvaison, température, aération, soutirage… Je m’adapte à l’année et à mes raisins, avec plus ou moins de satisfaction ! Vin naturel, ça signifie tout ça… Du raisin bio sans intrants, tout en suivant les vinifications avec beaucoup de rigueur, un suivi oenologique journalier et une hygiène très pointue, dès le ramassage et jusqu’à la mise en bouteilles.

 

Vindicateur – Hygiène, rigueur, suivi oenologique journalier… Le vin naturel ne se fait pas tout seul alors ? Ce n’est pas un vin de paresseux ?

Bruno Perraud : Non, le vin naturel n’est pas un vin de paresseux. On travaille sans filet. Comme à la vigne, on n’a pas de produits curatifs, il faut être vigilant, et prévenir si on ne peut pas guérir. Mais prévenir, c’est d’abord avoir les meilleurs raisins. Alors on y pense dès la taille de la vigne. Le métier de vigneron est un métier difficile, et on doit être rigoureux à la vigne comme au cuvage. Alors le vin nature n’est certainement pas un vin de paresseux. Et avec ma formation [BEP agricole option œnologie, bac agricole spécialisé en viticulture en alternance dans la région bordelaise – ndlr] je reste très sensible aux déviances des vins, et j’essaie donc d’éviter que mes vins en aient…

 

Vindicateur – C’est quoi le secret pour réussir des vins sans soufre ajouté ?

Bruno Perraud : Pour réussir des vins sans soufre ajouté, c’est ce que j’ai expliqué plus haut : hygiène et grande rigueur. Des rendements pas très élevés : ici ce n’est pas plus de 20 hectolitres par hectare. On a la chance d’être en altitude, et d’avoir de belles acidités naturelles qu’on va préserver en estimant au mieux la date des vendanges.

 

Vindicateur – Moulin-à-Vent, Saint-Véran, Beaujolais-Villages, ou dernièrement un rosé ; votre gamme varie d’un millésime à l’autre, comment ça se passe ?

Bruno Perraud : Sur le domaine, nous avons Beaujolais, Beaujolais-Villages, Moulin-à-Vent et encore du chardonnay, du sauvignon. Et nous avons un petit statut de négociant vinificateur qui nous permet d’élargir la gamme, toujours sur des raisins bio… Les Saint-Véran, Pouilly-Fuissé et aligoté proviennent tous du même domaine, et nous travaillons en très étroite collaboration avec le vigneron depuis 2006. Nous aimons ces raisins et la particularité du terroir. On travaille aussi au coup de cœur sur d’autres appellations, des micro-cuvées, comme le Morgon en 2011.

 

Vindicateur – La région et les vins du Beaujolais, ils vont bien de votre point de vue ?

Bruno Perraud : En Beaujolais, ça ne va pas très bien. À Vauxrenard, la moitié des vignes sont arrachées ou abandonnées. Les cours des vins baissent. Les vignerons baissent les bras. C’est triste et désolant… Beaucoup de vignerons ne vinifient plus dans leurs caves et adhèrent aux coopératives… Pourtant, contre toute attente, on pense vraiment que nous avons des vins d’avenir. Le gamay nous permet beaucoup de choses : comme d’avoir des vins agréables jeunes, sur le fruit, mais aussi des vins de garde, plus complexes.

 

Vindicateur – D’ailleurs, pourquoi ne faites-vous partie d’aucune association de vignerons  »naturels » ?

Bruno Perraud : On ne fait pas ces vins-là pour faire partie d’un groupe… On fait les vins qu’on aime.

 

Vindicateur – Mais vos vins marchent bien, font parler d’eux, et Isabelle est active sur les réseaux… N’avez-vous pas le sentiment de représenter un courant, une tendance ; d’être finalement des porte-parole du vin naturel ?

Bruno Perraud : Nos vins plaisent et on est très contents. C’est une grande satisfaction mais je reste la tête dans le guidon ! On a beaucoup galéré, on est parti de rien, avec beaucoup d’emprunts à la banque, et on galère toujours un peu ! On travaille seulement tous les deux, avec des tâches bien réparties. On fait les vins qu’on aime et on a eu la chance que les gens aiment aussi. Isabelle a su en parler justement, les mettre en valeur. Mais je ne me sens pas un porte-parole, parce que je suis toujours dans l’expérimentation, dans la découverte… Et je crois que je le serai toujours. Dans ce métier il faut rester curieux, ouvert et humble.

 

Plus de détails et d’infos sur les vins des Côtes de la Molière sur le site du domaine, sur le Blog d’Olif, sur Du morgon dans les veines, chez Mistelle ou encore sur Vindicateur.

 

Propos recueillis par Antonin Iommi-Amunategui

Photo : Bruno Perraud dans ses vignes (DR)

©Vindicateur, 06/2012