Vin-miroir : on boit ce qu’on est ?

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Choisit-on un vin en fonction du seul plaisir supposé qu’il nous procurera à la dégustation, selon sa seule qualité a priori, ou uniquement pour l’accord mets-vin qui va bien, ou pour quelque autre critère tendant vers l’objectivité d’un choix raisonnable ? C’est faux la plupart du temps : on choisit plutôt les vins qui nous ressemblent socio-économiquement, voire politiquement. Le vin est une chose politique : on boit comme on pense.

Bordeaux classé ou Beaujolais  »nature » ?

 

Un Vin de Table du Beaujolais, conçu en agriculture biologique de bout en bout, et sans une once de soufre ajouté, très  »nature » en somme, ça peut être délicieux. Un cru classé de Pessac-Léognan, issu d’une viticulture classique et d’une paire d’années en barriques, ça peut être délicieux. Tous les vins bien faits, à partir de sols propices, soigneusement, sont susceptibles d’être délicieux. Tous, sans exception.

 

Alors pour quelles raisons ne pas le dire ainsi, simplement, tranquillement ; pourquoi entend-on, lit-on, ici, là, des critiques parfois ultra-virulentes, tantôt à l’égard des vins sans soufre ajouté (qui puent, qui claquent, qui débouchent l’évier), tantôt à l’égard des  »grands » Bordeaux (qui se ressemblent tous, sont sans âme, sentent le parquet), tantôt à l’égard des vins conçus en bio-dynamie (thèse ridicule, indéfendable, pur argument marketing masqué), tantôt à l’égard des vins en  »conventionnel » (vins morts et mortels, bourrés de pesticides, cancérigènes).

 

Pourquoi tant de rage, au fond ? Parce que tout vin est le résultat d’une idéologie autant que d’une agriculture. Et que les consommateurs sont, consciemment ou pas, des partisans.

 

 

Le vin est idéologique

 

Les vignerons souvent s’en défendront, par discrétion ou parce qu’ils n’oublient pas qu’ils doivent aussi vendre, mais on ne fait pas le vin d’une certaine manière par hasard ; et leur problématique n’est pas – seulement – la qualité du vin. On fait aussi du vin selon ses convictions. Conventionnel, raisonné, bio, bio-dynamie, naturel voire nature : si les critères qualitatifs ainsi que les questions de coût de production entrent évidemment en ligne de compte, ils sont loin d’en épuiser le ressort principal : la conviction du vigneron.

 

Se moquer royalement des agricultures plus subtiles et donner dans le conventionnel pur et dur, c’est faire preuve de conviction. De même, mener ses vignes et son chai en bio, en bio-dynamie ou dans une optique  »nature », c’est faire preuve de convictions fortes, d’un engagement. Chaque domaine est un petit parti politique, qui exprime ses opinions et ses idées sous verre ; un message dans des bouteilles.

 

De même, il y a des vins de luxe (chers) et des vins de copains (moins chers), et souvent les vignerons entretiendront délibérément cette classification par le standing.

 

Enfin, ceux qui achèteront ces vins, les consommateurs, tiendront souvent compte, soit du standing, soit du mode d’agriculture, soit des deux ; en tout cas, ils feront un choix idéologique : ils prendront leur carte au parti, que ce soit celui des crus classieux ou celui du beaujo bio, ou de quelque autre des cinquante associations possibles de ce genre.

 

 

No wine is innocent

 

Sociando-Mallet ne filtre généralement pas ses Haut-Médoc, pourtant ce n’est jamais indiqué sur l’étiquette : peut-être parce que ça pourrait surprendre les consommateurs habituels (autres que les amateurs avertis, s’entend) ; la mention  »non filtré » ne pourrait-elle pas, en effet, les inquiéter sur la qualité du vin ?

 

De nombreux grands domaines de Bourgogne sont, de fait, en agriculture biologique, mais ne revendiquent pas de label : seulement parce que ça ferait tâche sur l’étiquette ? Ou plutôt parce que certaines classes de consommateurs ont encore du mal à ne pas penser que  »le bio c’est dégueulasse » ? Juste un truc de bobos qui lisent Libé ?

 

Bernard Magrez, propriétaire de Pape Clément et de bien d’autres crus, en France et dans le monde, a expliqué un jour que si ses vins n’étaient pas chers, les consommateurs ne les achèteraient pas.

 

Un dernier exemple, celui des vins  »sans soufre ajouté » : ils cristallisent le mieux certainement le clivage politique existant aujourd’hui dans le monde du vin. Les commentateurs les plus raisonnables expliqueront simplement que ces vins peuvent être bluffants d’intensité et de profondeur s’ils sont conçus par de grands vignerons ; que de parvenir à pouvoir se passer de soufre ajouté  »c’est la cerise sur la gâteau, mais qu’il faut déjà avoir fait un gâteau », pour reprendre la formule heureuse d’un caviste. Ou encore Pierre Overnoy, le grand spécialiste du vin sans soufre ajouté, qui explique à son sujet dans Marianne :  »Ce n’est pas un commencement, c’est un aboutissement. »

 

D’autres commentateurs vont attaquer brutalement (ou, inversement, défendre avec autant de force) cette pratique ; et c’est précisément la force, étrangement démesurée, de ces prises de parti qui met la puce à l’oreille quant à leurs motivations profondes. Le problème n’est plus de savoir s’il faut ou non ajouter du soufre, si c’est délicieux ou dégueulasse, mais bien d’affirmer une idéologie. On est pour ou contre, idéologiquement.

 

Et d’ailleurs tous ces vins idéologiques, politiques – ce supplément d’humanité chevillé au vin – sont une grande richesse qu’il faut encourager et alimenter. Continuons donc à ne pas être que pragmatique : défendons les idées dans le vin.

 

 

Antonin Iommi-Amunategui

© Vindicateur, 07/2010