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Il en va du vin comme des livres : pour qui fait-on le vin, pour qui écrit-on un livre ? Un auteur doit-il écrire pour plaire à ses lecteurs, ou d’abord pour lui-même, pour ce qui le concerne, pour ce qu’il a envie d’exprimer ? Best-seller ou chef-d’œuvre ?

De plus en plus de vins sont conçus pour plaire aux consommateurs, élaborés puis marketés en ce sens, comme des produits de grande consommation. D’autres font des vins comme ils ont envie de les faire – tels qu’ils les aiment, eux, en premier lieu.

 

Peut-on croire un seul instant qu’un grand écrivain a jamais écrit un livre en se demandant, d’abord, quoi écrire pour être le plus lu ? Quoi mettre en bouteilles pour être le plus bu ?

 

Ecrivains et vignerons talentueux feront leur boulot avec rigueur et passion, sans considérer l’utilisateur final – leur consommateur. D’autres, au sein de grandes marques de vin, comme cela se fait notamment en Australie mais sûrement aussi en France, feront intervenir les utilisateurs avant même de faire le vin : des panels de consommateurs goûteront différentes ébauches de vin, diront leurs préférences, et ensuite seulement le vin sera assemblé, mis en bouteilles, vendu. On fait la même chose avec les yaourts. Est-ce un progrès ?

 

Bien sûr, on peut se montrer plus pragmatique, moins romantique, et avancer que pour les vins bon marché et de consommation rapide, il peut s’avérer utile de procéder à des tests préalables auprès de consommateurs ciblés, en vue de concevoir le vin qui plaira au plus grand nombre. Après tout, le vin est aussi un produit commercial : il faut certainement le vendre le mieux possible.

 

Un très long rapport du Sénat a d’ailleurs expliqué dès 2002 que la crise du vin en France était, entres autres motifs, liée à de mauvaises pratiques commerciales, à de mauvais choix stratégiques : il ne faudrait plus par exemple employer le Carignan et le Cinsault,  »cépages ne correspondant plus au goût actuel des consommateurs ».

 

Est-ce bien raisonnable, est-ce même seulement sérieux ? Chacun est libre d’avoir un avis (ou pas) mais il y a certainement un aspect de la question qu’on oublie régulièrement, ou qu’on feint d’ignorer : celui de la culture.

 

Le vin est un objet culturel. Au même titre qu’une création artistique, il ne peut pas être considéré et conçu sous le seul angle commercial – c’est à la fois indigne et destructeur. Indigne, car un livre ou un disque n’est pas un yaourt. Destructeur, car quelle conséquence aurait qu’on finisse par considérer le vin comme un produit quelconque, comme un yaourt ? Existe-t-il de grands yaourts ? Des créateurs passionnés et passionnants de yaourts ? Aller trop loin dans cette direction aurait pour conséquence de tuer le vin en tant qu’objet culturel remarquable, pour le mettre au rang de simple produit de consommation générique. La plupart des grands vins disparaîtraient pour laisser place à des archétypes de bons vins, des vins toujours les mêmes, toujours bons.

 

L’anticipation est un genre littéraire, allons-y gaiement : on peut ainsi imaginer que si on en arrivait là, au bon vin générique, presque robotique, quelque chose d’étrange se produirait : les ventes de vin dégringoleraient… Comment est-ce possible ? se demanderaient, hagards, les marabouts du marketing qui ont tant travaillé pour faire ce vin qui plaît au plus grand nombre. Eh bien, répondrait un vieillard, vous avez oublié que le vin avait jadis une âme, qui le rendait mystérieux et précieux. En lui ôtant son âme, en le rationnalisant de A à Z, vous lui avez enlevé du même coup tout intérêt… Je préfère boire une bière, tiens.

 

Le vin doit se vendre, mais il ne doit pas être fait pour être vendu. Il y a là une nuance de la taille d’un vignoble.

 

 

Antonin Iommi-Amunategui

© Vindicateur, 11/2009