Millésime-fiction : 2013, la fin de Bordeaux (épisodes I et II)

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Millésime-fiction : 2013, la fin de Bordeaux (épisode III)
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  1. Après douze ans d’inflation crazy horse, dans les 50% annuels en lissant le délire, le Top 100 des Grands Bordeaux a atteint des sommets grotesques.  »Des prix de putes de footballeurs », dixit Eric Cantona, reconverti dans le vin. Même les critiques installés n’hésitent plus à cracher dans la soupe et à descendre en flammes cette bulle spéculative hyper tannique (faisant ainsi preuve d’un certain courage, ces mêmes vins les faisant par ailleurs manger, étant les principaux annonceurs de leurs revues, magazines, journaux, salons). A ce stade, il ne reste plus qu’une poignée de cent mille Chinois et quelques buildings de Russes ou de Japonais pour adorer le dieu Grand-Bordeaux. A moins que…

Il y a du Bordeaux dans le gaz

 

La débilité des notes assénées année après année par les critiques, ces rafales de 94 et de 98 lâchées par des bonshommes repus, comme des rots à la fin d’un repas, ont achevé d’épuiser les amateurs. Y compris les plus coincés et conservateurs.

 

A son tour, comme plusieurs de ses prédécesseurs, le millésime 2012 de Bordeaux a été jugé  »exceptionnel ». L’opulence du 2009 et la fraicheur du 2011 réunies. Encore meilleur, quoi. Des vins oscillant presque tous entre 95 et 100 points. Encore plus cher, donc.

 

Les fameux Premiers Grands Crus Classés sortent carrément à 2000 € la quille.  »Le prix de l’excellence », commente un proprio en verve demi-molle.  »N’hésitez surtout pas à déguster mon grand vin au goulot pendant l’amour », lâche un autre, plus fripon, poète ou anxieux.

 

Le troupeau des crus inférieurs ne fait pas dans le détail non plus. Certains 5ème Grand Cru osant même toper le 500… Tous les câbles pètent, le grand n’importe quoi règne. Mais les Asiatiques et les Moldaves vont tout acheter sans sourciller, et tout le monde sera content, c’est sûr, n’est-ce pas ?

 

 

Le manga et le travelo

 

Le 14 juin 2013, alors que les prix de sortie des primeurs 2012 commencent à fuser, obscènes, un auteur coréen d’origine norvégienne, Satum Humski, publie un manga comme une détonation :  »Le Pif de Dieu ». L’ouvrage fait l’apologie des vins méconnus, des régions viticoles peu estimées, des grands vins accessibles sinon bon marché, et plus particulièrement en France.

 

Publié simultanément en plusieurs langues, le manga cartonne immédiatement à travers toute l’Asie. 150 000 exemplaires s’arrachent en deux jours. Une réédition de 800 000 exemplaires est aussitôt programmée. Des versions pirates sous-titrées en anglais, en portugais et en mandarin sont presque simultanément mises en ligne…

 

Sur la couverture du manga – clairement inspirée par une campagne de pub un brin provocatrice réalisée en 2011 pour les Vignerons Catalans – un travesti en faux seins lève le coude (quelques mauvaises langues évoquant même un montage photo du célèbre blogueur Olif).

 

L’illustration est si décalée qu’en Corée, des milliers d’adolescent-e-s pré-pubères confondent le manga avec une autre série bien connue, sans rapport avec le vin, et l’achètent. Les parents crient au scandale, à l’incitation à la débauche, au débile drinking, successeur du binge… Le buzz est phénoménal, les ventes surmultipliées.

 

Tout le mondovino met bientôt son nez dans ce terrible Pif de Dieu : le manga qui dit, en substance, que le meilleur vin du monde est légion, et qu’il faut être un cochon avec des lunettes en rondelles de saucisson pour continuer de boire si cher. Un étrange silence gagne le monde du vin…

 

 

Très prochainement, sur Vindicateur, retrouvez les épisodes III et IV de cette grande saga estivale : Les milliardaires prennent le maquis et Les grands crus en tartare.

 

 

Fumé par Antonin Iommi-Amunategui

Source illustration : Fluffy Buddies

©Vindicateur, 07/2011