»Masters of minor wines »

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Citer Michel Bettane, le king of pop des critiques français, on peut le faire pour plusieurs raisons : soit pour lui passer la pommade, soit pour le détourner, tenter un son de cloche différent. Alors, qui sont donc ces  »maîtres des vins mineurs » dont Bettane a dressé le portrait (à charge) récemment ? La jeune garde des agités, qui portent aux nues de petits vins parce qu’ils ne connaissent pas suffisamment les grands… C’est une critique intéressante voire subtile, mais voyons si on peut la tordre un peu.

Un grand vin, kezako ?

 

Le grand vin est sûrement un grand cru, catégorisé dans le haut du panier des appellations dont il fait partie. Les Saint-Emilion Grand Cru (mais attention, pas ceux qu’on trouve chez Cdiscount à 4,99€). Les Grands Crus de Bourgogne. Les Grands Crus d’Alsace. Les Grands Crus du Languedoc ? Aïe, ça se complique, d’une région à l’autre tout change, ça n’a plus rien à voir. Le critère  »Grand Cru » est trop flou, fourre-tout.

 

Non, un grand vin c’est d’abord un grand nom : le grand nom d’un château, d’un domaine, d’un vigneron. Et derrière, il y a bien sûr le terroir, le sol, le lieu. Voilà le grand vin, l’association d’un homme (d’une équipe) et d’un lieu, tous deux excellents. OK, on valide ce point.

 

Dès lors, les grands dégustateurs comme Michel Bettane savent identifier les grands lieux justement mis en valeur par de grands vignerons. Ils le savent, parce qu’ils ont suffisamment de recul, lequel se traduit par une expérience et une mémoire importantes, remarquables. (Il faut ici rappeler l’anecdote amusante de Bernard Burtschy, autre grand dégustateur, qui indique lui-même à Yquem quels vieux millésimes il vaut mieux déguster, parce qu’il est le seul à s’en rappeler.) Voilà des connaisseurs de grands vins. Des maîtres en la matière. Ceci dit sans ironie, sérieux.

 

 

Little big wines ?

 

Par opposition aux grands vins, il y aurait donc les vins mineurs, des vins plus petits. Des vins qui peuvent être bons, voire même très bons, hein, mais plus petits. En-dessous, quoi. Comment savoir si on a affaire à l’un de ces vins mineurs ? Eh bien, entrent-ils dans la catégorie des vins majeurs, telle que définie par un Bettane ou un Burtschy ? Non, pas sur la liste ? Alors, hop, vin mineur !

 

Caricaturée, exagérée certes, cette attitude n’en est pas moins conservatrice. Même un Bettane ou un Burtschy ne peut avoir tout goûté, tout compris*. Il juge donc mineurs certains vins a priori. Une simple question de terroir, objectera-t-on. A quoi on dégainera un Claude Bourguignon et son  »30% des meilleurs terroirs n’ont pas encore été identifiés ». Si ce chiffre est difficile à vérifier, il semble assez pertinent : on est loin d’avoir essayé de faire du vin partout – ou de l’avoir fait correctement. En outre, le choix initial, séculaire, de créer tel ou tel cru n’est pas toujours lié à la stricte qualité des sols, mais également à de pures contingences économiques (moyens de transport, marché à proximité, etc.).

 

De sorte que des vignerons travaillent peut-être sur les meilleurs terroirs objectifs, de très grands terroirs, sans que ceux-ci soient identifiés et reconnus comme tels. Par conséquent, leurs vins peuvent être très bons, délicieux, mais pas  »grands ». C’est inextricable, ça se mord la queue.

 

 

Les écervelés sincères

 

Le seul moyen de passer outre cet obstacle est de mettre la critique de vin entre les mains d’écervelé(e)s sincères. Des idiots à la Dostoïevski. Des personnes dénuées d’a priori et susceptibles d’estimer innocemment les vins, tous les vins.

 

Mais sans recul, sans expérience ni mémoire, comment estimer le vin avec justesse ? On peut retourner la question : comment être juste, objectif, si l’on a la gorge nouée d’a priori ? Si on refuse d’accorder du crédit à certains vins, au-delà d’un seuil déterminé, par principe ? L’écervelé sincère a l’avantage, en réalité. Le monde du vin a beaucoup évolué ces dernières années et l’écervelé débarque quasi-vierge là-dedans, rien de figé en lui – c’est sa force, son intégrité.

 

Attention, vérité : les grands vins sont ceux qui procurent de grandes émotions (étant entendu qu’on ne peut pas être ému par un vin sans s’y connaître un minimum, détail qui a son importance). Mais le recul terrible dont se prévalent les  »maîtres des grands vins » n’est pas nécessaire, moins encore aujourd’hui, à cet âge d’or du vin où tous les codes et postures ont tendance à éclater… Alors, écervelées, écervelés, ayez confiance en vous. L’avenir du vin quoi qu’il advienne vous appartient.

 

* : On ne comprend bien que ce dont on a le concept (Pierre Bourdieu, citation de mémoire).

 

A lire en regard : La tribune de M. Bettane : Masters of  »minor wines » (en anglais).

 

 

Antonin Iommi-Amunategui

Crédit image : Des Oreilles dans Babylone

©Vindicateur, 03/2011