Le Titre diabolique

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Aucune femme n’a jamais aimé un eunuque, écrivait Flaubert. Il en va de même pour le vin, qu’aucun homme ou femme n’aimerait sans son sexe – sans son alcool.

Bien sûr, on ne pourrait pas d’un coup de baguette magique châtrer le vin de son alcool ; mais c’est l’idée qui est intéressante ici : on aime une personne pour ce qu’elle est, et encore pour sa beauté ou son charme, généralement sans rien dire de ses attributs sexuels – dont on ne saurait pourtant se passer. Le vin est lui aussi aimé, chanté pour ses attributs les plus nobles, ses beaux arômes ou sa remarquable longueur, et si l’alcool (le sexe) est évoqué, c’est en général seulement pour dire combien il est fondu, intégré aux autres composantes. L’alcool est ainsi évoqué de façon discrète, détournée ; comme la sexualité en amour. Et comme elle, il est indispensable.

 

 

Ivresse et alcool, le titre diabolique

 

Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, écrivait Musset (pour rester dans le XIXème siècle). On pourra en effet dresser des louanges couleur d’or et longues comme un rang de vignes à un vin, qu’au bout du bout, il n’en restera pas moins vrai que l’ivresse qu’il est susceptible de procurer est une partie importante du plaisir qu’il a à offrir.

 

Il y a cependant des ivresses fines et d’autres bestiales. Et le fait de savourer un vin, de l’apprécier doucement, précisément parce qu’il est bon et qu’on ne veut surtout pas épuiser le flacon trop vite, assure une ivresse plus fine, sensuelle.

 

Certains vins sudistes (Rhône, Provence, Languedoc…) titrent aujourd’hui 15°. Ce sont des tempéraments très forts, menaçants – le risque d’ivresse bestiale est ici à son comble. Mais, tels des animaux revêches, on peut les amadouer, les boire comme des caresses, sagement (et au cours d’un repas par exemple). Alors ces vins, si fougueux soient-ils, vous roucoulent dans la main, et offrent un sentiment d’ivresse léger, presque délicat.

 

En somme, l’alcool dans le vin – indispensable et diabolisé sinon diabolique – est complètement racheté par l’amour et la connaissance du vin. Pourvu qu’on traite le vin, le bon vin, comme un objet sentimental (comme d’ailleurs tout autre objet culturel), son sexe alcoolique n’a alors plus rien de maléfique, ni même – pour en revenir un instant à des choses plus terre-à-terre – de dangereux pour la santé.

 

 

Antonin Iommi-Amunategui

© Vindicateur, 09/2009