Le crépuscule des idoles (ou l’œnologie avec un marteau)

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On détourne Nietzsche, pour parler du vin et de ses idoles. De ses mythologies, aussi. Les grands Bordeaux sont des stars – des héros – depuis 200 ans, les grands Bourgogne depuis des siècles également. Et dans 100 ou 200 ans ? Mettra-t-on 10,000€ (inflation oblige) dans un vin du Jura en primeur ? Ne jurera-t-on plus que par les grands blancs de Provence ? Les grands rouges du Roussillon ou du Beaujolais ? De nouvelles idoles auront-elles chassé les anciennes ? Sûrement. Heureusement.

Mille millions de climats

 

Alors que la Bourgogne célèbre et défend ses climats (entendre ces centaines de parcelles délimitées, identifiées, qui font les nuances des vins de Bourgogne) en marchant de nuit et aux torches entre Chambolle et Vougeot, prenons un amical et malin contrepied à imaginer le futur chamboulé du vin.

 

Les grands vins sont des stars, recherchées, mille fois commentées. Des héros dont on chante les exploits à travers des commentaires de dégustation fabuleux… Il y aura toujours de grands vins, ces héros à boire, ces rêves liquides, mais seront-ce toujours les mêmes ? Non, bien sûr.

 

 

Faut-il briser le terroir ?

 

Se préoccupe-t-on de savoir de quelle mine sort un diamant brut quand on admire la bague où il est finalement serti ? Le terroir est une matière première, et il y en a de grands, beaucoup, un peu partout. Le hasard a voulu qu’on en identifie certains très tôt, de manière expérimentale, par la seule observation naturelle, bien avant que les progrès de la science le permettent. Ce sont les idoles primitives.

 

Aujourd’hui, les conditions techniques, scientifiques et philosophiques sont réunies pour que de grands terroirs méconnus soient révélés. C’est déjà le cas, et ça ne peut aller qu’en s’accélérant. Parallèlement, les grands terroirs identifiés, classés, installés, continuent sur leur lancée plusieurs fois séculaire. Ils ronronnent et, comme un arbre ne pousse pas jusqu’au ciel, ils ne peuvent que s’affaisser, perdre lentement de leur splendeur. Comme le héros vieillissant, toujours respecté, écouté, mais qui fait de moins en moins vibrer. Les chefs, les conquérants sont ailleurs. De nouveaux visages – de nouveaux climats ?

 

 

Impossible prospective

 

Bien malin celui qui saura dire de quels coins, de quels lopins, viendront les prochains héros, les futurs très grands vins. Le sol n’étant d’ailleurs qu’un facteur parmi bien d’autres. Les hommes en sont un autre, essentiel. Une foule d’hommes qui inconsciemment, imperceptiblement, va défigurer puis remodeler le panthéon des grands vins. Délaisser peu à peu ses anciennes idoles, pour de nouvelles. Un mouvement qui sera aussi socioculturel que strictement œnologique.

 

Derrière tout grand vin, résonne en effet l’idée qu’on se fait d’un grand vin – et le propre d’une idée est de n’être pas figée, d’être mise en question, d’évoluer, voire de se radicaliser… Qui sait, peut-être que dans 100 ans, les grands vins hors de prix seront tous des vins nature du Beaujolais, de Loire ou du Languedoc ? A moins qu’un réchauffement climatique plus tard, tous les grands vins viennent du Royaume-Uni… Ce serait une ou deux ironies franchement amusées de l’histoire, comme elle en est truffée.

 

Quoi qu’il en soit, à chaque nouveau millésime, le marbre des anciennes splendeurs s’effrite un peu, et la glaise des futures grandes œuvres se solidifie… Ouf, Friedrich, le vin est vivant !

 

 

Antonin Iommi-Amunategui

©Vindicateur, 04/2011