La lutte des crus classés

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En période de grèves et de luttes à caractère social, on parle classes… Classes de vin ! Un grand cru classé du Bordelais est-il objectivement meilleur qu’un cru du Beaujolais ? Un grand cru de Bourgogne est-il forcément meilleur qu’un vin de… table ? Et la hiérarchie des crus elle-même, 1er Grand Cru, 5ème Cru Classé ou Grand Cru tout court, est-elle pertinente… Les classements mentent-ils ?

Eléments à charge…

 

Même le Grand Jury Européen (GJE), qui ne passe pas pour être un groupement anarchiste et provocateur, a dans son compte-rendu de dégustation à l’aveugle des  »Bordeaux 2004 » placé, notamment, Cheval Blanc (1er Grand Cru Classé A) en 108ème position… Quand un simple Médoc, 20 fois moins cher, un simple  »cru bourgeois », pensez donc, terminait en 4ème position du palmarès.

 

Lorsque le classement des grands crus de Saint-Emilion a été révisé en 2006, comme c’est le cas tous les dix ans, il ne s’est finalement rien passé – parce qu’en résumé les quelques déclassés ont fait capoter l’affaire. On trouve d’ailleurs des  »Saint-Emilion Grand Cru » à 5€99 en grande distribution… Y a-t-il encore quoi que ce soit de sensé là-dedans ?

 

Pontet-Canet est un 5ème Cru Classé du Médoc ; il  »vaut un 2ème » à en croire nombre de commentateurs. Mais il faudrait déjà s’assurer que de ce que valent les 2èmes eux-mêmes : n’y a-t-il pas des 3èmes ou des 4èmes qui les valent bien ? Et quid des 1ers Grands Crus Classés ? Il paraît, dixit un vigneron, que Château Margaux chaptalise… comme le premier vilain Beaujolais venu ? Tout cela, ce classement compliqué, a-t-il donc vraiment un sens, une valeur autre que marketing de nos jours ?

 

 

…Et à décharge ?

 

Un classement, quel qu’il soit, donne une indication d’ordre général sur la valeur moyenne d’un cru : Cheval Blanc 2004 est perçu comme un  »petit » millésime de ce grand cru, excellent par ailleurs. Au-delà, le prix d’un vin est largement relatif à son prestige, qui souvent déborde son éventuel classement.

 

Pontet-Canet est au-dessus de son classement et sublime son terroir parce qu’un travail important y est réalisé, à la vigne notamment : la réintroduction de chevaux par exemple, car  »un attelage tasse six fois moins le sol qu’un tracteur » explique Alfred Tesseron, président et copropriétaire du château.

 

Château Margaux ne prétend pas faire des vins  »nature » ou  »naturels » et la chaptalisation, si le Château y a bien eu recours quelquefois, est d’ailleurs encore autorisée dans le Bordelais  »lorsque les conditions climatiques [la] rendent nécessaires ». De ce point de vue, c’est un outil œnologique comme un autre.

 

L’ouvrage  »Crus Classés du Médoc » d’Eric Bernardin et Pierre Le Hong montre, littéralement, enquêtes de terrain et iconographies 3D à l’appui, les qualités difficilement discutables de vingt grands châteaux du Médoc, du sol jusqu’aux hommes qui les dirigent.

 

 

Terroir-caisse ?

 

En définitive, tous ces classements sont d’abord fondés sur le terroir. Pause. Terroir, le mot qui boum badaboum. Le mot obscur comme une crypte. Forcément, il faut être géologue ou spécialiste pour pouvoir affirmer que tel cru classé vaut bien son classement car son terroir a 90-60-90 de mensurations… Ce que l’immense majorité des amateurs, consommateurs et commentateurs, ne sont pas. Ils sont donc censés faire confiance aux classements, qui, on l’a vu, sont parfois franchement sujets à caution.

 

D’ailleurs, un géologue, Claude Bourguignon, a expliqué que 30% des meilleurs terroirs n’étaient pas encore exploités. Roger Dion, quant à lui, a défendu la théorie selon laquelle les terroirs de qualité ont notamment été désignés comme tels parce qu’ils étaient, à l’origine, bien exploitables commercialement parlant (proches de cours d’eau, d’agglomérations, etc.). Qu’il s’agit donc d’un  »fait social et non géologique ». Encore une couche ? On peut se reposer sur un beau terroir et faire des vins médiocres : les bouteilles ne naissent pas encore dans le sol, l’homme a son mot à dire.

 

Ces éléments laissent à penser que toute forme de classement qualitatif a priori, est plus ou moins à côté de la plaque. Et qu’il vaudrait mieux se contenter de mettre en place un excellent système d’appellations, strictement géographique et technique, et bannir toute forme d’a priori qualitatif, toute forme de classement – illégitime dès lors que de trop nombreux paramètres entrent en ligne de compte pour assurer l’amateur de le retrouver dans la bouteille.

 

 

Antonin Iommi-Amunategui

©Vindicateur, 10/2010

Crédits photo : Laurent Probst (Vins Confédérés)