Dans chauvin il y a vin

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Le chauvinisme, ce cousin couperosé de la xénophobie, sent le formol et la bêtise… Sauf, peut-être, en matière de vin.

 

Cas particulier dans le monde du vin, la France est à la fois un musée, avec ses châteaux plusieurs fois centenaires, et un laboratoire, avec sa mosaïque de jeunes domaines audacieux et de terroirs inouïs. Le tout emmailloté de réglementations aussi nombreuses que curieuses… Mais faut-il défendre ce puzzle compliqué, ce joli foutoir qui ne trouve de cohérence qu’à travers l’œil-de-bœuf de la culture ?

 

 

Le vin rêve-t-il en français ?

 

Question vin, la France occupe incontestablement la première place dans la mémoire collective universelle : ce qui explique qu’on idéalise, à tort ou à raison, ses crus prestigieux, ses domaines fabuleux… Mais ce pays n’en incarne pas pour autant le passé, l’histoire figée, la page tournée du vin, loin de là : des centaines de vignerons avec ou sans cheveux blancs travaillent aujourd’hui à créer, du Sud-Ouest à l’Alsace, de la Corse à la Loire, des vins inédits et passionnants… Le vin parle plusieurs langues, mais il rêve souvent en français.

 

 

L’étiquette est une biographie

 

On déplore souvent la complexité administrative des vins français : appellations, crus, cuvées, terroirs et domaines innombrables ; chaque étiquette est un puzzle d’informations, un charabia pour l’amateur peu averti. Loin des indications plus directes et sans ambiguïté de certains vins dits du Nouveau Monde notamment : Syrah 2005, rien à ajouter ? A moins que cette langue complexe de l’étiquetage français soit précisément le reflet de la complexité de ses vins, et donc nécessaire, indissociable d’eux. En ce sens, l’étiquette est une biographie : quel intérêt si elle n’indiquait que le prénom et la date de naissance ? Elle doit plutôt entrer dans les détails : verser un maximum dans l’histoire du vin et des hommes qui le font.

 

 

Les parasites dorés doivent tout aux vignerons historiques

 

Un vin ne se réduit pas à une marque : s’il advient un jour qu’on considère le vin comme n’importe quel autre produit, c’en sera fait de lui, les producteurs enflammés – les seuls qui comptent vraiment – s’éteindront les uns après les autres, pour laisser place aux comptables, ces parasites dorés. Et ces derniers, victorieux, écrasants, se réjouiront un moment avant de voir leurs châteaux de cartes s’effondrer à leur tour, privés de ces fondations qu’ils ignoraient ou méprisaient jusqu’alors : le vin ayant perdu son âme, ne se vendra plus, et sera vite écrasé par la concurrence d’autres produits, également sans âme mais bien plus forts à ce jeu-là. Car ne nous y trompons pas, dans cette cour le vin n’a aucune chance : si les vendeurs de marques, les faiseurs de goût marketé, les chercheurs de succès faciles, ont un quelconque empire aujourd’hui, ils le doivent aux vignerons historiques, aux paysans acharnés, aux véritables aristocrates du vin, riches ou misérables – à ces romantiques qui aiment faire le vin plutôt que le vendre. Ce sont eux qui font que le vin reste une chose noble et aimable.

 

 

Chaque bouteille est une rencontre

 

Toutes proportions gardées, on peut être chauvin des vins frenchy ; ces vins qui, pour encore beaucoup d’entre eux, ne sont pas des produits standardisés, réduits à leur plus simple expression liquide, mais des objets souvent curieux et complexes. Si le vin est passionnant, c’est grâce, encore une fois, aux vins et aux vignerons complexes. C’est que chaque bouteille est une rencontre – et qui aurait envie de rencontrer toujours la même chose ?

 

En effet, les vins réalisés sérieusement ne se ressemblent pas : ils sont une légion de créatures distinctes, plus ou moins intéressantes. Certains de ces vins sont donc fatalement sans intérêt, voire complètement ratés. Mais d’autres sont excellents et surprenants ; et ne songeons pas seulement ici aux grands châteaux et domaines (le prestige n’est d’ailleurs pas l’assurance de la qualité – juste son héritage). Chaque région viticole de France porte en son sein une assemblée de domaines et de terroirs, vastes ou minuscules, susceptibles de produire de grands vins.

 

 

Soyons co/cu : pour une cohérence culturelle

 

Nous, Vindicateur, faisons donc le choix de défendre l’étrange archaïsme des étiquettes, le labyrinthe des appellations et des terroirs, sans parler de tous ces vins qui ne rentrent plus dans le cadre des appellations et sèment une belle pagaille… Nous faisons le choix de défendre la complexité du vin en France, de la revendiquer, de l’aimer, ce vaste foutoir. D’ailleurs, ce n’est pas être chauvin, mais cocu : cohérent avec une culture.

 

 

Antonin Iommi-Amunategui

© Vindicateur, 07/2009