Château Marketing-Rothschild

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La Chine est devenue le premier client de Bordeaux en valeur. Et ce n’est que le début pour un marché d’un milliard de personnes et moi et moi et moi. Alors les vins de Bordeaux, les plus grands noms notamment, s’en donnent à cœur joie côté coups et marketing, pour grappiller des miettes grosses comme la Gironde… Quitte à s’avilir ?

Mouton et Lafite au taquet

 

L’étiquette du millésime 2008 de Mouton-Rothschild a été illustrée par Xu Lei, un artiste chinois (qui n’est probablement pas trop underground, pas du genre à être black-listé par le Parti). Rappelons que le chiffre 8 porte bonheur en Chine.

 

Mais Lafite-Rothschild a fait plus fort encore en inscrivant carrément le chiffre 8 en chinois sur ses 2008, et en rouge par-dessus le marché (couleur qui porte également chance dans la tradition chinoise). Deux fois plus de chance avec Lafite qu’avec Mouton ! Il ne manque que les petits dragons.

 

 

Chevalier à la pompe ?

 

Mais il ne faudrait pas voir à chercher tous les poux sur la tête des seuls Pauillac ! Le Domaine de Chevalier, fameux cru classé de Pessac-Léognan, a arraché sa grosse miette : une centaine de stations-services chinoises proposeront ses vins… entre les chips et les sandwichs ?

 

Démenti du domaine en question reçu ce jour :  »Il n’y a pas de vin du Domaine de Chevalier vendu dans les sations-services en Chine. Une erreur de traduction d’un article paru dans la presse chinoise laisse penser que des vins du Domaine de Chevalier sont vendus par le réseau SINOPEC dans les stations-services.

 

 »L’auteur de la version traduite du chinois a fait une confusion avec les vins du Domaine de la Solitude situé sur la commune de Martillac, et qui est un fermage exploité par le Domaine de Chevalier, Grand Cru Classé de Graves à Léognan (dont les vins sont vendus par les négociants de la place de Bordeaux). »

 

 

Décomplexé du business

 

Les  »grands vins » s’attaquent donc aux marchés néo-œno, qui ont encore les yeux plein d’étoiles dès qu’ils entendent le mot château. Et ils y vont franchement, pour bâfrer de la bonne grosse part de marché. Ecouler vite et beaucoup. Le marketing pur et dur semble en effet avoir pris le pas sur… sur quoi, d’ailleurs ? Sur l’élégance, la distinction, une certaine classe ? Mais non, c’était déjà du marketing.

 

Ce qui se passe en réalité, c’est qu’on tombe les masques. On se décomplexe le business. Et encore une fois on oublie sûrement l’essentiel : le vin n’est pas censé être un produit comme les autres, et à le présenter comme tel, à chercher ainsi des profits rapides, de plus en plus rapides, on le met au niveau des grille-pains… Et on le tue à petit feu ? Pas exactement.

 

 

Minor wines aujourd’hui, major wines demain

 

En réalité, on accélère un mouvement déjà entamé, qui tend à ce que les  »petits » gagnent en prestige pur, entendez démarketisé, tandis que les grands s’affaissent. Aujourd’hui, on dit en effet de plus en plus de bien de vignerons  »sincères et authentiques », s’échinant sur des domaines  »à taille humaine », sur des terroirs parfois méconnus, des régions peu estimées, et proposant leurs vins à des prix raisonnables.

 

Seront-ils les grands de demain, cependant que les grands d’aujourd’hui poursuivront leur déchéance, à vouloir vendre n’importe comment, vite, cher, partout ? C’est possible. Les minor wines d’aujourd’hui seront peut-être les major wines de demain. Car rien n’est acquis, et on sait d’ailleurs bien que le terroir – la base sur laquelle on bâtit un prestige – est à la fois une notion relative, et un champ encore partiellement inexploré.

 

En attendant, il y a des milliards à se faire en Chine. Et en Inde ensuite… C’est quoi le chiffre porte-bonheur en Inde ?

 

 

Antonin Iommi-Amunategui

Crédit illustration : Julien Bagein

©Vindicateur, 01/2011