Dominique Techer :  »Le CAVB est le contre-pouvoir à Bordeaux »

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Dominique Techer, du Château Gombaude-Guillot à Pomerol, est à la tête d’une fronde : président du Comité d’action des vignerons de Bordeaux (CAVB), il dénonce les contributions volontaires obligatoires (CVO) prélevées par le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB). Soit la bagatelle de 30 millions d’euros par an, dont l’usage lui semble aussi opaque qu’inadéquat. Le CAVB a porté l’affaire devant le tribunal de Libourne, qui a jugé la requête recevable. Si les CVO sont finalement jugées illégales, c’est tout un système qui vacillera en France… Entretien.

Vindicateur – C’est quoi le problème avec le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) ?

 

Dominique Techer : Voilà une association au statut flou : quand elle veut nous obliger à payer des cotisations, elle se dit mandatée par l’Etat ; quand on lui demande des comptes, elle nous dit qu’elle est de statut privé et qu’on n’est pas adhérent de la structure… Donc, circulez, vous n’aurez pas les comptes détaillés. Nous ne sommes pas adhérents mais  »ressortissants », c’est-à-dire obligés de payer parce qu’on est sur leur territoire… On a donc une structure mi-privée, mi-publique, qui nous oblige à payer mais qui ne veut pas rendre de comptes. Concrètement, l’action du CIVB est dominée par les intérêts exclusifs d’une partie du Négoce. L’interprofession est censée être une instance paritaire. Or, 75% au moins des cotisations sont payées par les vignerons contre 25% par le Négoce. 85% des 20 millions du budget  »promotion » vont aux actions du Négoce contre 15% aux ODG… Parité, où es-tu ?

 

Vindicateur – Les contributions volontaires obligatoires (CVO) constituent la totalité du budget annuel de 30 millions d’euros de l’interprofession bordelaise ?

 

Dominique Techer : Oui. Il ya parfois quelques subventions européennes pour les actions commerciales hors CEE (en fait pour le Négoce).

 

Vindicateur – Comment sont employés ces 30 millions à votre connaissance ?

 

Dominique Techer : On aimerait bien le savoir en détail. Les frais généraux sont considérables (350 000 € de maintenance informatique hors matériel !). La promotion à l’étranger apparait sous forme laconique : marketing USA, marketing UK, etc. La directive de l’Etat énumérant les documents à fournir pour le contrôle n’est même pas respectée. Les comptes publiés sur le site seraient corrects pour une association de quartier, mais pas pour un organisme qui gère 30 millions d’euros de cotisations…

 

Vindicateur – Y a-t-il des domaines/vignerons bordelais délaissés par le CIVB ? En quoi ne sont-ils pas représentés selon vous ?

 

Dominique Techer : Pour faire très court et schématique, il y a trois catégories à Bordeaux. Les grands crus classés : logique spéculative, vins connus qui font marque par eux-mêmes, et sur lesquels on peut faire beaucoup de marge sans bosser. Donc possibilité de faire de la marge à la hausse.

Les vins de volume : ils sont achetés en dessous de leur coût de revient par 2-3 acheteurs. Promo du CIVB ? Zéro, alors que la cotisation prélevée sur ces vins représente 5% du chiffre d’affaires ! Le négoce fait de la marge à la baisse des prix, comme pour le milieu de gamme.

Le milieu de gamme : en général bon rapport qualité-prix. Pas de super-notoriété : il faut donc fournir un vrai travail de promotion. Beaucoup de gens qui vendent à la fois en vrac et en bouteilles. Ces vins ne sont promus que lorsqu’ils sont  »pris en main » par un négociant. Ou alors comme produit d’appel à prix cassés dans la grande distribution… Ces vignerons ont intérêt à commercialiser eux-mêmes (salons, vente directe). Mais le négoce n’apprécie pas les gens qui ne sont pas en exclusivité avec eux.

Il est clair que l’action du CIVB contribue essentiellement à promouvoir le  »haut de gamme » sur lequel s’est concentré une bonne partie du Négoce.

 

Vindicateur – Vous mettez la légalité des CVO en cause, et le tribunal de Libourne a jugé votre requête recevable, qu’est-ce qui va se passer maintenant ?

Dominique Techer : La Cour de Cassation va juger la pertinence de notre demande, avant de la transmettre éventuellement au Conseil Constitutionnel. Elle a 3 mois max pour statuer. Pour la prochaine audience au Tribunal d’Instance de Libourne qui aura lieu le 14 décembre prochain, nous aurons probablement ce résultat intermédiaire. J’imagine qu’à ce niveau, d’amicales pressions seront exercées pour éviter de mettre à bas l’édifice des interprofessions à la française. On verra… Si notre demande est transmise au Conseil Constitutionnel, celui-ci aura également 3 mois pour statuer. Il est clair que l’illégalité de ce système est avérée au regard du Droit Européen. Tous les spécialistes de Droit Communautaire vous le diront… Simplement, il faut trouver le moyen de le faire dire par une juridiction nationale très indépendante. Vu l’enjeu, ce n’est pas gagné. Mais les contentieux se multiplient. Ce système va éclater.

Vindicateur – Avez-vous avez reçu des menaces ?

 

Dominique Techer : Rien de direct. Quelques tentatives pour nous raisonner. A titre personnel, je pense être bien connu ici, et ils savent bien que ça serait sans effet.

 

Vindicateur – Si vous l’emportez, si le CIVB vacille, quoi mettre à la place ou à côté ? Qu’avez-vous imaginé ?

 

Dominique Techer : C’est la réflexion que nous commençons à approfondir en interne et avec d’autres. A l’occasion de notre Assemblée Générale annuelle fin novembre, nous organisons une table ronde avec d’autres acteurs du vin de Bordeaux. Il faut dès maintenant  »penser l’après-CIVB ». Une chose est sûre : les CVO étant illégales, il faudra soit une organisation administrative clairement assumée (à laquelle je ne crois pas), soit des associations à adhésion libre. Et il faudra que les producteurs reprennent la main. Se projeter plus loin dès aujourd’hui serait ne pas croire à la fécondité des débats qui vont avoir lieu à Bordeaux… et ailleurs.

 

 

Vindicateur – Le Comité d’action des vignerons de Bordeaux (CAVB) est-il une alternative crédible ?

 

Dominique Techer : Le CAVB a été créé début novembre 2010. Cette création se situe dans le prolongement de deux collectifs plus éphémères ayant vu le jour en 2004 et 2009 mais qui, à notre sens, tournaient autour du pot, puisque le CIVB n’y était jamais explicitement mis en cause. Or, c’est effectivement le véritable organe de gouvernement des vins de Bordeaux. Mais le CIVB, c’était un  »tabou de Bordeaux » (parmi bien d’autres). Et puis il semblait trop fort.  »Too big to fall », disait-on de Lehman Brothers. Ici, c’était  »trop forts pour qu’on se batte contre eux ». Quoiqu’il arrive maintenant, un tabou de Bordeaux est tombé.

L’objet de notre association est clairement défini par les statuts :

– Défendre l’intérêt des vignerons contre l’adhésion obligatoire à une interprofession qui ne remplit pas ses missions ;

– Exercer un contrôle sur l’utilisation des fonds collectés au moyen des Cotisations Volontaires Obligatoires, et plus généralement sur l’action du CIVB et sur son fonctionnement ;

– Construire un projet alternatif de gouvernance de la filière.

 

Nous avons donc commencé à demander les comptes précis du CIVB, et c’est comme ça que tout a commencé… Nous sommes d’ailleurs adhérents en tant qu’association au collectif anti-CVO créé en Loire-Atlantique (NON aux C.V.O.). Nous avons aujourd’hui 200 adhérents, et deux procédures en cours contre le CIVB : une demande de restitution de 10 années de cotisations prélevées illégalement avant notification à la Commission Européenne, et la question sur la constitutionnalité des CVO, posée à Libourne.

 

 

Vindicateur – Et comment réagissent les vignerons ou le CIVB lui-même ?

 

Dominique Techer : Le CAVB est aujourd’hui le contre-pouvoir à Bordeaux. Nos écrits sont attendus et lus attentivement par des centaines de vignerons. Et le CIVB, qui feignait le mépris il y a peu, se sent obligé de publier des communiqués pour nous contredire, nous consacrant ainsi comme alternative. Nous avons pris les moyens de communiquer directement par Internet vers les vignerons de Bordeaux, afin de court-circuiter une presse qui, au début, ne nous a pas particulièrement donné la parole, alors que le CIVB pérorait partout pour occuper le terrain et occulter sa gestion réelle qui n’est qu’un désastre.

 

 

Propos recueillis par Antonin Iommi-Amunategui

Photo : Dominique Techer et son épouse, Claire Laval, dans les chais de Gombaude-Guillot

©Vindicateur, 11/2011