Mathieu Deiss, fast and curious

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Mathieu Deiss (Domaine Marcel Deiss), du haut de sa grosse vingtaine de piges, parle de ses vins avec une précision amoureuse et une humilité de jeune seigneur : il travaille aux côtés de son père Jean-Michel depuis 4 ans déjà, et la relève semble méchamment assurée. Ah, et il fait de la moto aussi ! Entretien avec le fils, et point de vue du père.

Vindicateur – Quel a été votre parcours jusqu’à présent ?

 

Mathieu Deiss : Je suis de nature assez cartésienne, j’ai donc d’abord suivi mes premières amours : les maths, la physique, la chimie… Mais, malgré mes bons résultats, je me suis rendu compte qu’une composante de mon enfance me manquait terriblement : la nature, l’air libre. Chaque semaine le retour au domaine se faisait de plus en plus pressant. Alors je me suis réorienté, j’ai postulé à l’école d’ingénieur en agriculture de Purpan. Parallèlement, j’ai passé mon diplôme d’œnologie à la faculté de Toulouse. Suite à cela, et aux quelques stages que j’ai effectués aux USA notamment, je suis rentré au domaine pour la vinification des 2007. Ensuite, je suis reparti plusieurs mois en Australie, suivre des vinifications chez Grosset (Clare Vallée) et Tapa Nappa (Xavier Bizot à Adelaïde Hill). Retour enfin au domaine, où je m’occupe de la cave depuis.

 

Vindicateur – A 26 ans, cela fait déjà 4 ans que vous vous occupez de la cave et de la vinification, sans parler d’Internet, de la communication du domaine… Vous travaillez 15 heures par jour ?

Mathieu Deiss : Peu importe le nombre d’heures, je ne compte pas, d’autant que je ne ressens pas cela comme un travail, c’est plutôt un immense projet d’avenir, rempli de satisfaction, pour moi, pour mes proches, et parfois aussi d’échecs nécessaires à la progression.

 

 

Vindicateur – D’où vous vient la  »flamme » ? De votre père, Jean-Michel ?

 

Mathieu Deiss : Je suppose, bien sûr, mais c’est tout un environnement, toute une famille. Grandir au milieu d’une famille de vignerons et de vigneronnes laisse des traces ! Je pense que ma  »flamme », je la dois aussi au fait que j’ai tracé ma voie, fait mes choix dans mes études, et ne me suis pas contenté de partir directement dans la voie qui pouvait sembler toute tracée à la sortie de mon bac.

 

Vindicateur – C’est facile de travailler avec Jean-Michel Deiss ?

 

Mathieu Deiss : Facile n’est peut-être pas le mot approprié : nous sommes tous les deux terriblement perfectionnistes, ce qui a tendance à rendre la vie compliquée, mais terriblement passionnante. A chaque qualité son défaut !

 

Jean-Michel Deiss (interrogé par ailleurs à propos de son fils – NDLR) : Entre Mathieu et moi, il y a une dualité. Nous sommes très différents, tout sauf des clones, et c’est une bonne chose. Il n’y a pas de conflits, mais des débats. Par exemple, Mathieu veut souvent tenter des choses, des choses que j’ai parfois déjà essayées ; je le lui dis, mais rien n’y fait, il veut tenter quand même. Cela dit, Mathieu est quelqu’un de très intelligent, et je prépare ma retraite tranquillement.

 

Vindicateur – Où en sont les combats du domaine, concernant les revendications liées aux  »premiers crus » et à la complantation sur les grands terroirs alsaciens notamment ?

 

Mathieu Deiss : Les choses évoluent chaque jour ! Là, c’est mon père qui est plus au fait des bouleversements presque quotidiens. Pour moi la direction est claire, quelles que soient les avancées (et reculs) syndicales.

 

 

Vindicateur – Où vous voyez-vous dans 10, 20 ans ? Avez-vous des projets personnels concernant le domaine, des envies, des folies ?

 

Mathieu Deiss : Dans 20 ans j’espère que j’aurai poursuivi le projet familial sans avoir fait trop d’erreurs ! J’ai plein de projets, de choses à tenter, à tester, mais surtout à apprendre. Dans l’immédiat, j’ai quelques essais de taille qui me tiennent à cœur, mais aussi d’élevage plus long en foudre. Et j’ai un nouveau vin rouge en préparation ! Je pense encore qu’un défi serait de rapprocher les amateurs de vin de la vie au domaine, et des terroirs. Enfin une folie : une parcelle du Burlenberg que nous sommes en train de replanter à 22 000 pieds/hectare…

 

Vindicateur – Hormis les vins du Domaine Marcel Deiss, quels sont ceux que vous aimez particulièrement ?

 

Mathieu Deiss : Je suis un aventurier en quêtes de découvertes ! L’essentiel étant pour moi de rencontrer de nouvelles personnalités, de nouvelles  »identités gustatives ». Je suis éclectique, sauf durant mes vacances où j’en profite généralement pour découvrir une région à fond, ce qui reste mes meilleures expériences car je ressens le besoin de comprendre les choix qui sont derrière un vin.

 

Vindicateur – Vous arrivez à avoir une vie de votre âge, par ailleurs, des hobbies, des sorties ?

 

Mathieu Deiss : Bonne question ! Oui, je pense, même si j’ai tendance à vouloir tout faire, et donc à ne pas dormir beaucoup. Mes hobbies : vélo d’enduro et descente, moto de vitesse (un petit faible pour la vitesse) mais aussi la photographie, la lecture, et évidement… le vin !

 

 

Vindicateur – Est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe à aimer ainsi la vitesse, et à être ce vigneron qui suit ses vignes, ses vins, à leur rythme, lent par nature ?

 

Mathieu Deiss : En fait je ne vis pas cela comme une contradiction. La moto et le vélo sont aussi un moyen pour moi d’être plus proche de la nature, car je ne fais pas que rouler vite, je profite aussi du paysage qui m’entoure, des changements de températures, et de tous les détails que l’on ne voit pas quand on se déplace en voiture… Je ne fais pas que du circuit, mais aussi de longs voyages pour découvrir les régions viticoles. Maintenant, il reste quand même une différence de rythme, c’est sûr, mais pour moi l’essence du travail de vigneron est de comprendre le rythme de la vigne, de savoir le décrypter. Personne ne vit à la  »vitesse » d’une plante, ou d’un vin, et le métier de vigneron, de part la multiplicité des questions qui se posent à nous, n’est pas un métier si calme !

 

 

Vindicateur – Quelques mots sur la biodynamie ?

 

Mathieu Deiss : Pour moi la bio-dynamie est un moyen de me rapprocher de la vigne, de sentir ce qui se passe, une technique de  »bon sens paysan » qui permet d’intervenir sur l’équilibre de la vigne, en utilisant les grands mécanismes qui régissent le monde du vivant. Toute cette culture est fondée sur l’expérimentation et l’analyse du monde à travers la sensibilité paysanne, ce qui en fait une méthode agricole résolument tournée vers l’avenir, à l’opposé de ce que certains peuvent décrire comme farfelu ou fondé sur des principes d’un autre âge ! Je pense que c’est aussi pour cette raison que de nombreux jeunes producteurs y portent un grand intérêt… Le monde de la culture bio-dynamique est plein d’essais, de tâtonnements, mais qui tous rapprochent de la vigne, et c’est bien là l’intérêt de la démarche, outre l’aspect écologique évidemment. Cependant je ne me sens pas producteur de  »vin biodynamique », c’est avant tout pour moi un outil pour faire les plus grands vins possibles. Je pense que confondre l’objectif et les moyens est une erreur. C’est aujourd’hui le cas aussi pour la bio, où souvent l’on pense que la certification bio vaut garantie concernant la qualité organoleptique d’un vin !

 

 

Propos recueillis par Antonin Iommi-Amunategui

©Vindicateur, 03/2011