Le vin est-il snob ?

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Une question bateau appelle une réponse fleuve. Il y a bien un vin snob, un vin bourgeois, façon WASP : plutôt blanc, classique, riche – et c’est seulement un demi-cliché. C’est un vin qui vaut cher et s’adresse à une  »élite », un vin qui porte de beaux costumes ou des jeans à 150 € avec des cravates invisibles, un vin dont on parle avec des mots chics et un peu creux. Vouloir circonscrire cette catégorie de vins au seul Bordelais, avec ses châteaux et ses crus classés classieux, serait d’ailleurs une erreur. Il y a, en fait, des vins de classe.

L’argent, l’obstacle ?

 

Ces vins de classe le sont devenus spontanément, dressant un mur entre eux et les pas riches, en étant vendus à des prix inaccessibles pour ces derniers.

 

Mais est-ce une fatalité ? Non, si l’on prend l’exemple d’un Hervé Bizeul (Clos des Fées) qui consacre 15 % de la production de sa prestigieuse cuvée  »La Petite Sibérie » à des dégustations, gratuites par principe, et trouve pertinent que ceux n’ayant pas les moyens d’acheter cette cuvée aient ainsi l’occasion de la connaître et de la critiquer. La bouteille en question coûtant, pour rappel, environ 200 €.

 

Il ne tient donc qu’aux grands châteaux et domaines de suivre cet exemple inspiré, démocratique, et de proposer leurs vins à des tranches de population plus larges que leurs seuls clients fortunés, via des salons voire des ateliers dédiés. On pourrait envisager cela sous l’aspect éducatif et culturel. Dans les universités peut-être, mais en mode portes ouvertes, pour remanier une idée qui a circulé récemment ?

 

Ce ne serait en tout cas pas une mauvaise opération de communication, et finalement à peu de frais d’ailleurs. On a ingénument créé un groupe sur Facebook à ce sujet, si des grands châteaux et domaines passent par là :  »Pour une opération 100.000 Premiers Grands Crus Classés à 1 € ».

 

 

Le langage, le véritable obstacle

 

Mais il y a un mur plus subtil, insidieux que l’argent : le langage. C’est la manière dont on va parler d’un vin qui va déterminer son consommateur. Les grandes phrases aux tournures alambiquées, ponctuées de mots de pros (qu’un pipotron imite tout à fait bien) ne sont pas là pour décrire un vin – ces envolées ne signifiant pas grand-chose – mais plutôt pour dire :  »Attention, oyez, ce vin s’adresse à une certaine élite. » Beaucoup trop de professionnels, critiques, sommeliers et autres commentateurs, se complaisent dans ce langage qui n’est qu’une façade, une porte fermée au nez de la plupart.

 

Ces parleurs pincés sinon coincés du vin ne le font généralement pas à dessein, mais par habitude, parce qu’ils ont appris à parler du vin ainsi et n’ont jamais mis en question cet enseignement ; c’est cela peut-être qu’on peut leur reprocher, cette absence de sens critique, et une certaine sécheresse de l’imagination.

 

Il y a des gens frais, qui sont arrivés et ont fait du bien, en parlant de vin sans faire de chichi. Aurélia Filion (Busurleweb) est évidemment l’exemple le plus immédiatement frappant : en quelques mois, elle s’est imposée sur Internet, avec sa fraicheur et ses mots faciles. Elle irrite d’ailleurs certains ; tous ceux qui lui reprochent de ne rien dire lorsqu’elle dit que tel vin  »c’est l’fun » : ils ne veulent peut-être pas comprendre que son talent, sa grâce, sont d’abord de communiquer un enthousiasme, et non pas de faire un commentaire froidement technique sur un vin (il y en a bien assez par ailleurs de ces commentaires-là).

 

Dans le genre extrême, il y a le rappeur Sadat X, qui dans ses vidéos boit directement à la bouteille et commente dans la foulée. C’est plutôt divertissant : le vin, avec son histoire et ses terroirs, a tendance à se prendre trop au sérieux. Et il vaut mieux l’aimer, franchement et vivement, que le mettre au musée à grands renforts de mots technico-raffinés. Cela n’empêche pas une certaine poésie d’ailleurs, bien au contraire, comme le prouve régulièrement Christian Bétourné sur son blog péotico-sauvage (une espèce d’Antonin Artaud du vin ?). On peut bien parler du vin de mille et douze façons ; seules la sincérité et son expression la moins filtrée possible importent en définitive.

 

Plus rock : Blood Into wine, littéralement  »du sang dans le vin », un film documentaire sur la reconversion en vigneron d’un chanteur de groupes metal et rock alternatif (Tool, A Perfect Circle), Maynard James Keenan : le film montre comment il fait jaillir ses cabernets dans le désert de l’Arizona et tente de prouver la qualité de ces terres. Ou quand le vin devient cool ?

 

 

Petite foire aux solutions pour désenclaver l’objet-vin de la classe snobgeoise

 

Que les vignerons et les appellations moins enkystés dans la tradition gagnent en qualité et, par conséquent, en prestige. C’est déjà le cas, un peu partout, à travers la France notamment : de très beaux vins naissent sur des terres moins réputées, entre les mains de vigneron(ne)s qui ne ressemblent pas à des hommes et femmes d’affaire voyageant en business class. Les exemples sont innombrables et, bien sûr, ces vins sont d’abord accessibles en termes de prix. On pense aux jolis Vins de Pays du Jardin de la France du Domaine de l’Ecu (de la Biodynamie à prix d’ami), on pense aux Ventoux de l’ami Olivier B (ses Amidyves, encore des amis), on pense aux gentils Chinon des Couly (Pierre et Bertrand), on pense aux Juliénas du Domaine de Penlois, on pense au rosé majeur de Henri Milan ou encore à ses ovnis non soufrés, on pense aux Corbières de Castelmaure… Autant de vins, bons voire excellents, à des prix qui peuvent se régler en pièces de monnaie.

 

Que les amateurs gagnent en confiance et s’autorisent à parler librement de ce qu’ils éprouvent, sans craindre de se tromper (se tromper vis-à-vis de qui ? par rapport à quoi ?). On est tous grosso modo égaux devant les sensations, et la manière qu’on choisira pour les décrire ne tient qu’à nous – singer qui que ce soit, en l’occurrence, sera grotesque.

 

Que les petits et grands snobgeois du vin se mettent un peu en question, qu’ils ouvrent les vannes, qu’ils oublient un peu ce foutu poids (surtout imaginaire ?) de la tradition ; qu’ils se lâchent donc et se rappellent que le vin doit être un lien, un vecteur de convivialité, par-delà les classes, le milieu, et même par-delà le savoir (foutu idéaliste, va !).

 

 

Antonin Iommi-Amunategui

© Vindicateur, 04/2010