Miss GlouGlou et Jacques Berthomeau crachent le morceau

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Sur ma droite, un vieux gringo intarissable qui n’est pas né de la dernière pluie acide ; sur ma gauche, une fausse naïve désarmante qui cherche des plats où mettre ses pieds : Jacques Berthomeau et Miss GlouGlou se livrent ici à un petit jeu de la vérité, l’un après l’autre, à travers des questions délibérément tordues auxquelles ils répondent franchement. Le lien entre eux ? Ils se sont un peu pris le bec, il y a de cela quelque temps, autour d’une sombre affaire de crachat… Rabibochés depuis, ils se retrouvent finalement sur pas mal de points : chacun bien dans ses bottes, bien dans son style.

Vindicateur Berthomeau, quand est-ce que tu prends ta retraite, pour de vrai ? On n’entend que toi sur le Web !

 

Jacques Berthomeau : M’aborder sur le versant des mots c’est Vérigoud. Je hais le mot retraite car il évoque pour moi à la fois la Retraite de Russie, la Bérézina, la vieillesse est un naufrage – c’est mon côté  »j’aime l’Histoire » – et, comme j’ai été élevé dans l’eau bénite, le souvenir horrifié des retraites que me faisaient subir les curés. Plus sérieusement, pour prendre sa retraite, au sens le plus utilisé du mot : l’arrêt de bosser officiellement, encore faudrait-il que j’eusse travaillé dans ma vie. En effet je suis un grand ramier qui a le travail en horreur ce qui fait que je ne pars jamais en vacances, j’y suis en permanence. Donc je travaille toujours, le jour, la nuit, quand ça me chante, sans jamais ne rien faire sauf de rendre ma copie en temps et en heure. Pour autant, comme je n’ai pas la chance, comme François-Marie Bannier, de bénéficier du soutien d’un mécène, je fais en sorte de gagner ma vie en faisant ce qui me plaît. C’est un privilège, j’en conviens mais ne me dites pas que j’ai de la chance. Comme je ne suis pas né avec une petite cuillère en argent entre les dents conquérir et garder sa liberté ce n’est pas forcément le confort. Là je m’arrête car je deviens chiant. Quand à dire qu’on n’entend que moi sur le Web, il ne faut pas pousser pépé là où il va encore tout seul, comme je l’ai écrit récemment à propos de l’influence des blogs, du mien en particulier, je ne suis qu’une chiure de mouche sur la Toile. Ce n’est pas de la modestie, je suis d’un orgueil incommensurable, mais pur réalisme.

 

 

VindicateurBerthomeau, tu te prends pour le Fabrice Lucchini des blogs, à citer des auteurs dans tous les sens ? Tu étales ta confiture ?

 

Jacques Berthomeau : Bonne pioche : Lucchini était garçon coiffeur, il lisait beaucoup, et il lit toujours beaucoup, donc la comparaison me va bien car moi aussi je suis un fou de lecture et j’ai eu pendant un temps un côté  »garçon coiffeur » au sens où l’emploient les footballeurs : être au placard c’est un peu user son short sur le banc. Mais désolé j’ai horreur des citations. Je n’en ai jamais fait dans mes dissertations (trop fainéant pour les apprendre par cœur) et je n’en fais jamais dans mes chroniques. En revanche je propose des extraits de livres que j’ai lus pour donner envie à mes lecteurs de lire ces livres. Attention j’évite le genre critique qui éreinte les auteurs, ce n’est pas mon style. Les grands éreinteurs du  »Masque et la Plume » Bory et Charensol pouvaient se le permettre, pas moi. Quand à la critique de la confiture étalée, moins on a de culture plus on l’étale, nous les soixante-huitards en revendiquons l’érection alors ça ne me gêne aucunement qu’on me balance la tartine à la tronche mais ce qui me chagrine un peu c’est que si certains pensent que je suis cultivé c’est que la culture se porte bien mal.

 

 

VindicateurOh, Bertho’, si tes billets longs comme le bras, c’est pour qu’un éditeur te découvre par hasard sur Google en tapant  »auteur vin » et te supplie d’écrire un livre chez lui ?

 

Jacques Berthomeau : La réponse est d’une simplicité biblique, claire comme l’eau de source. Je m’auto-cite :  »Tout pondeur de rapports que je fus, tout pondeur de chroniques que je suis, je n’ai jamais fait partie du cercle des initiés, je n’en serai jamais et jamais au grand jamais je ne commettrai un opus sur le vin » in Et si Baraou & Septime lisaient  »Les bons vins et les autres » de PM Doutrelant 1976 au Seuil ! du 9 septembre de cette année. Le vin n’est pas ma vie. Ce n’est même qu’un minuscule bout de ma vie. Disons un hasard de ma vie et je suis un adorateur du hasard. Écrire oui, mais avec moi c’est : Albert Camus ou rien, alors je ne vais pas me mettre à me vautrer dans les lies – si j’osais j’écrirais dans les lits mais ce serait incorrect – ou à pérorer sur les bretts ou les sulfites…

 

 

VindicateurEh, Berthomeau, un coup tu dénonces les faucheurs d’OGM, un coup tu débites le clan des transgéniques ; tu retournes ta chapelle comme on retourne sa veste, dis ? Ou tu joues à l’intègre insaisissable ?

 

Jacques Berthomeau : Pas de mots qui me fâchent. Dénoncer : connais pas ! La cohorte des faucheurs m’indiffère. Pour la plupart ils occupent la vacuité de leur vie et je n’ai ni envie de confier l’avenir de mes petits enfants, et de l’humanité toute entière, aussi bien à Monsanto qu’à ces hurluberlus que je connais bien pour les avoir pratiqués. Lors d’une Université d’été de la Confédération Paysanne, à Monbazillac, certains ont proposé, à propos de mon rapport, de me couper la tête alors, si je puis dire, ça a créé des liens entre nous. Si vous avez envie que je sorte ma tronçonneuse osez encore me parler de chapelles. Je hais les chapelles, ça sent le renfermé, les chaussettes mal lavées, le foutre rance et l’excommunication en kit. Tout ça me gonfle ! La pureté m’exaspère. Les binaires me font chier. Les extrêmes se renforcent par polarité opposée. Quant à ma veste j’aurais dû la retourner je serais aujourd’hui Ministre. Vous ne pouvez pas savoir comme c’est chiant d’être Ministre ! Que je sois insaisissable ça me plaît car je n’ai nul envie de me faire annexer. J’assume mes contradictions avec le risque d’être border line. Je sais d’où je viens, je ne l’oublie pas et il y a des choses que je ne ferai jamais, non que je fusse intègre, mais parce que je ne ferai jamais chambre commune avec certains. J’ai utilisé le vous parce que votre question me faisait profondément chier. Dans ce cas là, comme à la boxe, je prends mes distances avant de cogner.

 

 

VindicateurJacques, à la fin, tu veux qu’on t’aime, avoue : tes tonnes de mots, c’est de la générosité, et ton blog il parle d’amour, pas vrai ?

 

Jacques Berthomeau : L’amour, l’amitié, le verbe aimer, pas facile d’en parler sans tomber dans le pathos ou les lieux communs. Mais, l’âge aidant, je vais faire un coming out : j’ai toujours eu des doutes sur le fait qu’on m’aime pour ce que je suis au fond de moi. En permanence amoureux j’aime aimer bien plus que d’être aimé. Ce qui me passionne c’est l’avant, la conquête, la séduction à l’ancienne, comme me le dit l’une de mes amies très chère, je suis un flibustier. J’aime les femmes. J’aime leur compagnie sans pour autant les amener dans un lit. La volupté, le plaisir partagé, les échappées belles, l’ardeur, les caresses, les regards, un petit déjeuner face à la mer, la Tate Gallery à deux… Faire l’amour ça fait très mécanique des corps comme le dirait Houellebecq, l’amour on le fait aussi dans l’héroïsme du quotidien. La césure du corps et des sentiments m’a toujours parue une invention des bien-pensants. Baiser n’est pas mon fort. Bien sûr que je parle d’amour dans mes chroniques mais quant à être aimé de mes lecteurs ce n’est pas ma motivation principale. Ce qui compte c’est l’échange, l’envie de convaincre, de mettre un peu de convivialité, même lorsque le ton est vif, la catharsis libère les instincts et évite qu’ils restent bien au fond, rancissent, s’aigrissent…

 

 

VindicateurA ton tour Miss GlouGlou ! Tu es retournée à l’école, ça y est tu as fait ta petite malo perso ? Prête à révolutionner le monde du vin ? Une bouteille à la fois… Ah non, c’est déjà pris ça !

 

Miss GlouGlou : Ah oui, l’école c’est pas mal pour apprendre. Même si je suis une élève dissipée, j’adore quand on m’enseigne tout plein de trucs. Alors imaginez, l’Université du Vin, un endroit pour apprendre à boire ! Bon je n’y suis restée que 2 semaines, ça coûte cher mais quelle éclate ! Et puis, aller à l’école, c’est savoir reconnaître qu’on ignore encore plein de choses.

 

Quant à ma malo perso, elle s’est bien passée, merci. L’acidité, je ne l’aime que dans le vin. En ce qui concerne les gens, je préfère la douceur du lait. Ça ne les rend pas plus fades mais ça fait moins mal à l’estomac.

 

Révolutionner le vin ? Non, non. Je ne pars pas en guerre, moi, que ce soit clair. Le monde du vin a ses défauts, mais trop de qualité pour vouloir le révolutionner. Ceci dit, comme les sans-culottes, je trouve que l’amour du vin est trop réservé à une élite. En France, la connaissance du vin appartient aux technocrates. Il faut souvent être vieux, cultivé et plein aux as pour oser en parler. Et ça me gave absolument. C’est pour ça que je veux d’abord m’adresser à ceux qui en savent encore moins que moi, aux jeunes, à ceux qui voudraient découvrir ce monde génial mais qui sont intimidés par les écrits souvent chiants et compliqués que les spécialistes écrivent pour d’autres spécialistes. Un peu de vulgarisation, de simplicité, bon sang ! Parce que le vin, on n’a pas besoin d’en savoir des tonnes pour l’aimer. C’est avant tout de l’amusement et du plaisir, non ? (Tiens, je parle comme une graine de révolutionnaire, finalement !)

 

Une bouteille à la fois : ne me parle pas d’Aurélia, je suis déjà tellement jalouse. Elle s’y connaît drôlement, elle est marrante, jolie… et elle a une pure paire de lunettes-paille pour boire le vin. Aaargh. Non, pour surfer sur ma vague puérile, mon dicton serait plutôt  »Mais qu’est-ce tu bois GlouGlou dis-donc ? »

 

 

Vindicateur Miss GlouGlou, tu veux vraiment bosser pour l’annuaire… le guide Hachette ? T’as mangé trop d’écureuil ?

 

Miss GlouGlou : Bon. Il faut que j’avoue ma concupiscence pour l’argent. En démarrant ce blog, j’ai pensé que si grâce à ça, je pouvais un jour être payée à boire du vin, ce serait le plus chouette job du monde. En attendant, je fais plein d’autres boulots intéressants, mais si le guide Hachette venait me tirer par la manche, je ne leur cracherais pas dessus. Pour beaucoup d’amateurs, ça reste une référence. Quand je découvre un vin qui me plaît, je regarde toujours ce qu’en dit ce guide, ou celui de B&D. Et si la bouteille n’y figure pas, j’ai l’impression d’avoir eu le nez plus fin qu’eux. J’adore !

 

J’ai honte mais… je n’ai encore jamais mangé d’écureuil. Mais c’est comme le guide Hachette, je ne cracherais pas dessus ! En fait, je ne crache sur rien ou presque. Et quand je crache du vin, c’est juste pour pouvoir en goûter plus.

 

 

Vindicateur Eh, GlouGlou, t’as fait un brushing mental pour être si lisse, t’es gentille avec tout le monde ! C’est d’être taguée  »blog officiel de Le Monde » qui t’oblige à la lissitude ?

 

Miss GlouGlou : C’est pas parce que je me ne me bagarre pas comme un chiffonnier avec ceux dont l’avis n’est pas le mien que je suis lisse. Enfin, je n’espère pas. Et à en juger par mon courrier, les sujets ne sont pas si consensuels. Si tu savais les dizaines de mails d’insultes que j’ai reçus à propos de mon article sur l’écureuil, sur la proposition de cracher au restaurant, sur les vins anglais ou les sauvignons néo-zélandais, sur l’odorat des femmes… j’ai arrêté de compter. Alors que parler d’un vin qui est ceci-cela, c’est tellement plus attendu. Et c’est peut-être pour ça que lemonde.fr est venu me chercher pour me rapatrier chez eux. D’ailleurs, je tiens vraiment à les remercier sur ce coup car jamais, jamais ils n’ont mis leur grain de sel sur le choix de mes post. Ils m’ont toujours laissé écrire tout ce que je voulais et c’est même sur les trucs les plus trash (comment cracher avec élégance, par exemple) qu’ils m’ont félicitée ou mise en avant.

 

Ce n’est donc pas eux qui me poussent à être gentille. C’est surtout que je n’aime pas imposer mon avis, ou mon goût. Je trouve ça prétentieux. Quel intérêt d’écrire que j’ai trouvé ce vin mauvais ou tel vigneron con ? Alors que si ça se trouve, ce n’était simplement pas ce que j’avais envie de boire, j’étais pas dans mon assiette ou le type avait eu une journée difficile. Alors quand je n’aime pas un truc, inutile de le descendre. Je me dis que tout passe, on évolue, on change, peut-être que je l’aimerai demain. Et sinon, c’est pas très grave. Du coup, je préfère ne parler que de ce que j’ai aimé. Et puis, c’est tellement plus agréable. Dire du bien, ça me fait du bien, voilà…

 

 

On retrouvera nos deux protagonistes sur leurs blogs fameux : Les tribulations vinicoles de Miss GlouGlou et Vin&Cie, l’espace de liberté.

 

 

Propos recueillis par Antonin Iommi-Amunategui

©Vindicateur, 10/2010