Jérôme Bressy, le dégourdi de Rasteau

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 »Gourt de Mautens », un nom de domaine bien connu des amateurs de vin : Jérôme Bressy y conçoit en effet des vins remarquables, en appellation Rasteau – un terroir qu’il tente de sublimer, visant le grand vin à chaque millésime, au-delà d’un système d’appellation jugé  »contraignant ». D’ailleurs, le domaine est en agriculture biologique depuis 1988, car  »travailler autrement est un contresens ».

Vindicateur – Dites, 30 ou 40 € pour une bouteille de Rasteau, bien joué ou tout à fait justifié ?

 

Jérôme Bressy : Ce prix est justifié pour un Gourt de Mautens. Il ne faut pas le situer ni le comparer aux vins produits dans cette appellation ; chacun produit comme il le souhaite et heureusement d’ailleurs ! Quand vous achetez une bouteille de Gourt de Mautens, il faut prendre conscience du travail cultural très poussé réalisé au domaine, des très faibles rendements (10 à 15 hecto), des élevages de trois ans, et bien sûr de la qualité du vin.

 

Ni les amateurs de Gourt de Mautens ni moi ne pensons  »appellation Rasteau », tout cela est secondaire. Chaque millésime, je m’efforce de créer le meilleur de Gourt de Mautens pour le plaisir des grands passionnés.

 

Vindicateur – Alors, Rasteau, grande appellation, grand terroir ?

 

Jérôme Bressy : Pour l’instant, ce n’est pas une grande appellation, comme Châteauneuf du Pape, Côte Rôtie, Hermitage… Cette appellation a 50 ans d’histoire de culture du vin doux naturel et l’histoire du vin sec commence juste.

 

Je produis avant tout du Gourt de Mautens sur le terroir de Rasteau. Il faut être patient, seul le temps nous dira si les vignerons ont été à la hauteur du terroir. En tous cas, c’est un terroir à fort potentiel qualitatif, avec une nature géologique permettant d’obtenir de très grands vins, mais encore faut-il faire les choix rigoureux de viticulture. Il ne faut pas oublier que ce n’est pas uniquement le terroir qui fait les grands vins ; le terroir doit être associé à un travail exigeant et aux choix judicieux de l’homme. C’est le vigneron qui révèle le terroir en harmonie avec la nature.

 

 

Vindicateur – Votre domaine est en agriculture biologique depuis 1988, pourquoi avoir choisi cette voie ?

 

Jérôme Bressy : Je suis un vigneron, et pour moi le travail en agriculture biologique est logique. Travailler autrement est un contresens dans notre métier.

 

Nous devons respecter la nature et les sols : c’est la moindre des choses en retour de tout les plaisirs qu’ils nous donnent. Une vigne empoisonnée ou dopée ne peut pas donner le meilleur d’elle-même, et c’est d’autant plus vrai sur le long terme. L’agriculture biologique préserve la richesse des sols, les plantes et les hommes ; cela m’apporte et n’apporte que du POSITIF !

 

Cette voie je l’ai choisie par conviction et sensibilité, et c’est aussi le meilleur moyen à mon sens de révéler toute la personnalité du sol et l’authenticité de chaque pied de vigne.

 

 

Vindicateur – Vous êtes passé en Biodynamie sur l’ensemble du domaine à partir du millésime 2008, pourquoi et pour quels résultats à ce jour ?

 

Jérôme Bressy : Effectivement, je suis passé en biodynamie sur la totalité de mon vignoble après plusieurs essais assez convaincants. Cela me permet d’être plus proche de la subtilité, on va plus loin. C’est une méthode, une approche plus profonde, mais aussi une démarche personnelle, et surtout pas commerciale, je me sens bien avec la biodynamie.

 

Concernant les résultats, c’est encore un peu trop tôt, le temps donnera la réponse. Pour l’instant, j’observe et je ressens des choses… C’est le vin qui parlera d’ici peu, je l’espère !

 

Vindicateur – Avez-vous une définition personnelle de ce que doit être un  »grand vin » ?

 

Jérôme Bressy : Un grand vin, c’est une grande personnalité unique, une grande complexité, une grande longueur en bouche, une longévité au vieillissement, une grande émotion, un vin racé, une élégance qui lui est propre, une texture tannique particulière, bref, un vin unique !

 

 

Vindicateur – Et la critique, vous en pensez quoi ? Vous êtes plutôt bien loti dans l’ensemble, ça vous flatte, vous stresse, vous indiffère ?

 

Jérôme Bressy : La critique positive récompense les efforts fournis, les risques pris et les sacrifices. Mais cela ne change pas ni n’influence mon travail, je fais ce que je sens et pas ce que les critiques ou les gens voudraient dans mes vins.

 

La critique négative, je l’accepte, sur le moment, on ne peut pas y être indifférent quand on est autant engagé dans une recherche de grand vin ; mais je continue toujours mon chemin dans ce cas, cela ne m’atteint pas.

 

 

Vindicateur – Biodynamie, levures indigènes, peu de sulfites ajoutés… Qualifieriez-vous vos vins de naturels ? Cette expression,  »vins naturels », a-t-elle un sens pour vous ?

 

Jérôme Bressy : Mes vins sont  »naturels », aucun intrant n’est apporté hormis des doses infimes de sulfites. Mais je n’ai ni envie ni besoin de  »qualifier » mes vins, de  »catégoriser » mes vins. Les qualificatifs donnés aux vins n’assurent malheureusement pas leur qualité.

Vindicateur – Y a-t-il, autour de vous ou ailleurs, de jeunes vigneron-ne-s qui vous paraissent particulièrement intéressants ?

 

Jérôme Bressy : Les gens que j’admire sont très âgés ou malheureusement plus de ce monde… Ils sont d’ailleurs à l’origine de ma passion pour les grands vins.

 

Vindicateur – Avez-vous des projets concernant le domaine, ou plus personnels ?

 

Jérôme Bressy : Je veux pouvoir continuer ma quête du grand vin dans une époque où il est de plus en plus difficile de créer dans un système d’appellation contraignant, empêchant toute originalité et individualité.

 

 

Vindicateur – Et en-dehors du vin, avez-vous des hobbies, des passions, des obsessions ?

 

Jérôme Bressy : La pêche à la mouche de la truite sauvage, le vélo sur route, la grande cuisine classique française qui disparaît au profit d’une cuisine plus moderne, la nature, et bien sûr les grands vins.

 

 

Propos recueillis par Antonin Iommi-Amunategui

©Vindicateur, 03/2011